« Le jazz tisse sa toile... »
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Trois cédés pour un été torride...

D 27 juin 2017     H 23:23     A Pierre Gros    


Verneri POHJOLA : « Pekka »

info document -  voir en grand cette imageIl est parfois des filiations douloureuses et compliquées de surcroît dans le domaine des arts où on joue, quoi qu’on en dise, avec son propre moi et ses démons intérieurs. Le trompettiste Verneri Pohjola en est un exemple des plus flagrants. Fils du musicien finlandais mythique Pekka Pohjola, bassiste de jazz fusion mais aussi pianiste et violoniste classique avec qui il entretint des relations distantes plus amicales que filiales, il dut se faire tirer les oreilles pour reprendre les musiques de son cher papa qui mourut dans l’alcool en 2008. Hors ces considérations il n’en développa pas moins un goût prononcé pour la trompette et le jazz. Doté d’une magnifique sonorité ample et généreuse, il est un instrumentiste de premier plan qu’aucune difficulté technique ou musicale ne saurait arrêter. Dans la veine fusionnelle des quintets acoustiques et électriques à la Miles Davis sans oublier Zappa et Weather Report, il a su développer une musique personnelle centrée sur la composition et l’improvisation. Et, bien que son père ait eu apparemment une vision très stricte voire maniaque et tyrannique de jouer ses propres compositions, manière de lui faire irrévérence et de régler quelques comptes, en musicien libre, il en a pris le contre pied en leur tordant ici le cou tout en en respectant le sens. Sachons apprécier la mise en scène de chacune des plages, les idées mélodiques et rythmiques, le jeu des sonorités, la place laissée à chaque membre d’un quintet qui, à l’évidence ont été choisis pour leur capacité à se fondre dans l’ensemble tout en gardant leur propre créativité. Et même si les soli de Verni ont cette force qui nous impressionne chacun ici raconte une histoire, la sienne. Et Verneri ne s’y trompe pas, c’est bien à sa mère Inkeri Pohjola qui l’a élevé avec son frère à qui il dédie ce bien bel album que nous réécoutons avec grand plaisir, elle qui lui a appris à croire en lui et en sa propre musique.

Verneri POHJOLA : « Pekka »

> Edition Records / verneripohjolamusic.bandcamp.com/pekka

Verneri Pohjola : trompette/ Tuomo Prättälä : Fender Rhodes/ Teemu Viinikainen : guitar/ Mika Kallio : drums/ Antti Lötjönen : contrebasse.

01.Dragon / 02.First Morning / 03.Inke and Me / 04.Pinch / 05.Madness Subsides / 06.Benjamin / 07.Innocent Questions // Enregistré en février 2017 en Finlande (?).


Denys BAPTISTE : « The Late Trane »

info document -  voir en grand cette imageSaxophoniste ténor et soprano au son droit, large et généreux doté d’un minimum de vibrato, l’anglais Denys Baptiste s’attaque ici avec courage au Coltrane de la dernière période, de Living Space à Kulu Sé Mama, celle qui a vu le célèbre musicien pousser au plus loin ses recherches sur l’improvisation le rythme et l’harmonie, pour beaucoup un des sommets insurpassable de l’expression jazzistique ou plus simplement artistique... de son propre aveu John Coltrane lui ne savait pas ce qu’il cherchait.
À l’évidence, Denys est doté de moyens techniques hors du commun et à l’écoute de ce disque, ses phrases ont l’aisance et la fluidité d’une imagination qui semble ne pas connaître ses propres limites. Et si l’admiration que porte Denys au mythique modèle aurait pu engendrer le pire, une lutte en puissance sans espoir ou une reproduction des sheets of sound, admirons le parti-pris ici d’un jeu tout en lyrisme qui rend en premier lieu hommage aux compositions du grand musicien. Oui aujourd’hui on peut jouer Coltrane sans le caricaturer, en en respectant la profondeur sans tomber dans la béatitude, y puiser des ressources, trouver une voix actuelle toute en intensité et passion hors de l’imitation stérile. Il faut dire aussi que le saxophoniste britannique construit admirablement ses soli, leurs phrasés, la corrélation indispensable du mélodique et du rythmique nous ravissent, l’interprétation « rollinsienne - amour sorcier » plein d’humour de Dear Lord nous amuse. Qu’il ait su s’entourer d’un excellent quartet n’est pas pour rien dans cette réussite, la pianiste Nikki Yeoh, le contrebassiste Gary Crosby, le batteur Rod Youngs, tous ont ici rendez vous avec l’histoire d’un ensemble dont chaque membre a profondément marqué l’histoire de leur instrument et du jazz.
Bien sûr, rien ne pourra remplacer l’écoute d’un quartet qui incendia la musique il y a cinquante ans et ne savait peut être pas ce qu’il cherchait, mais on perçoit ici une sincérité, un bonheur à interpréter une œuvre, qui preuve en est, n’a surtout pas été une fin en soi mais un pont jeté vers d’autres possibles.

Denys BAPTISTE : The Late Trane

> Edition Records / denysbaptiste.bandcamp.com/the-late-trane

Denys Baptiste saxophones ténor et soprano / Nikki Yeoh piano et claviers / Gary Crosby contrebasse / Neil Charles contrebasse & basse électrique sur plages 5 et 10 / Rod Youngs batterie / Steve Williamson ténor saxophone sur plages 6 et 8. Compositions John Coltrane sauf 6 et 8 Denys Baptiste

01. Dusk Dawn / 02. Living Space / 03. Ascent / 04. Peace on Earth / 05. Transition / 06. Neptune / 07. Vigil / 08. Astral Trane / 09. After the Rain / 10. Dear Lord // Enregistré en février 2017.


Bruno SCHORP : « Into the World »

info document -  voir en grand cette imageLe travail de Bruno Schorp est lui, si on s’en fie aux apparences, d’un autre ordre. L’intimisme dont il fait preuve est la traduction d’une sensibilité rare, de relations humaines semble-t-il profondes. Il suffit de lire le titre de quelques unes des pièces qui composent cet enregistrement : Le lien, A nos parents, Louise. La douceur des mélodies, le raffinement des harmonies, des rythmiques tout en subtilité en sont pour nous la preuve. Ne croyez surtout pas qu’elles soient le reflet d’une sensiblerie que nous serions alors amenés à condamner sans ambages mais celle des rapports humanistes que l’on croit retrouver dans le jeu complice des acteurs de ce disque. Ce d’autant plus que Bruno laisse amplement la parole à ses compagnons de route. Nous ne sommes donc pas surpris de retrouver Travessia de Milton Nascimento, d’entendre une composition comme Katmandou proche du Balck Market de Weather Report (merci Tony Paeleman), ce lien avec Wayne Shorter dont l’ombre tutélaire semble planer sur ce cédé. Leonardo Montana apporte une touche presque impressionniste, on saura apprécier la souplesse de ses soli sur A nos Parents et Le Lien. Idem pour Christophe Panzani tout au long du disque sans oublier un Nelson Veras dont aucune intervention ne peut laisser indifférent.
On a ici le sentiment que tout cela pourrait aller encore plus loin, exploser mais il faut bien garder un peu de suspense et nous ne saurions que trop recommander aux directeurs de festivals un peu d’audace, sortir d’une routine qui voit convier toujours les mêmes ensembles, les même musiciens qui n’ont plus rien à dire depuis longtemps, vous savez, cette peur qui fait des ravages… Bruno Schorp un musicien à découvrir.

Bruno SCHORP : « Into The World »

> Shed Music - SHED 006 / Socadisc

Bruno Schorp : contrebasse, compositions sauf 6 et 8 / Christophe Panzani : saxophone, clarinette basse sur 7 / Leonardo Montana : piano, Fender Rhodes sur 7 et 9, composition 6 / Gautier Garrigue : batterie /+/ Nelson Veras : guitare sur 3 / Charlotte Wassy : voix sur 6 / Tony Paeleman : claviers sur 1, 5, 9.

01. Into The World / 02. Mister K / 03. Le lien / 04. A nos parents / 05. Katmandou / 06. A Noite / 07. I Heard About A Thing In You / 08. Travessia (M. Nascimento) / 09. Louise // Enregistré en 2015 au Studio des Bruères (Poitiers – 86).