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L’appeal du disque - Juillet 2018

D 26 juillet 2018     H 05:00     A Philippe Paschel, Yves Dorison    


Stan GETZ, Live in Paris - 1959

Frémeaux et associés, FA5730

info document -  voir en grand cette imageCe disque pose quelques problèmes. Présenté comme reproduisant un concert, il ne comporte que neuf plages enregistrées en public pour une durée de 63 mn. C’est un peu court. Y avait-il une première partie, sont-ce les seules pièces qui ont été conservées du concert ? Ces questions auraient pu être résolues en consultant les archives de Europe 1, s’il y en a, ou les revues de jazz du temps, qui rendaient bien compte des concerts (Jazz-Hot et Jazz-Magazine ; il faut consulter les deux).
Le présentateur du disque, qui n’a pas fait ce travail et qui ne s’est pas posé de question, a entendu Getz dire : “The great musician Charlie Parker” (p. 2 in fine du livret), ce qui sonne bizarrement ; Getz a, en vérité, dit simplement : “The great Charlie Parker” (plage 9). Le même auteur n’a pas entendu le jeu de mot de Getz se présentant comme “Mis(ter) Stan Get(z)” , c’est-à-dire : “Misstinguet” (plage 1 in fine). Il avait sans doute vue la plaque sur l’immeuble jouxtant l’Olympia indiquant que la Miss y avait habité.
Ce disque présente donc 9 morceaux enregistrés en public, plus 3 en studio (on ne sait pas pourquoi ; pour remplacer les plages manquantes lors d’une diffusion en différé ?). En public, il y a deux morceaux présentant Solal en trio (était-ce un trio régulier ? Là encore les revues eussent pu être utiles) et un troisième dans lequel Getz semble faire une entrée forcée par l’enthousiasme, alors qu’il a annoncé ce morceau comme joué par Solal en trio.
Du point de vue historique, la présentation laisse donc beaucoup à désirer. La qualité de l’enregistrement à l’Olympia n’est pas non plus parfaite, le soliste est en avant et on entend peu le piano ou la guitare. Notons encore que le piano est un peu malade dans l’aigu.

Après cette trop longue, mais nécessaire, introduction, passons à la musique.
Tous ces musiciens sont des trentenaires dans la force de leur jeunesse [Getz et Solal 1927, Gourley 1926 et Michelot 1928), sauf Kenny Clake qui a une douzaine d’années de plus (1914), et est l’héritier d’une révolution à laquelle il a contribué.
Ténor/ Guitare + section rythmique -en se souvenant de Getz/Rainey- a peut-être été l’idée des organisateurs, mais Gourley n’intervient que comme soliste. La section rythmique est bien rodée, c’est un trio qui a accompagné tous les musiciens de passage et a enregistré [citons seulement le disque Bechet / Solal]. Solal a accompli son originalité stylistique, se montrant un soliste éblouissant, Gourley joue d’une façon très bluesy, Clarke est un des batteur essentiels du jazz, qui permet aux solistes d’être sûr du souigne et qui les soutient et les pousse dans leurs aventures improvisées.
Stan Getz a quitté le son évanescent de ses débuts, même s’il y a quelques échos dans les ballades, il a ce son ample et soyeux, sur l’arête du dur et du doux, passant de l’un à l’autre sans solution de continuité. Il improvise avec délices. Son entrée sur “The Squirrel”, qui semblait consacré au trio Solal, est prodigieuse, comme le solo qui suit.
C’est donc un excellent disque à l’organisation simple, thème/solos, et dont il convient de ne pas se priver, malgré les défauts indiqués, tant les musiciens sont quasi-parfaits. Comme le “Jazz from Carnegie Hall” du même éditeur [http://www.culturejazz.fr/spip.php?...], il nous rappelle la fabuleuse histoire du jazz à Paris dans les années d’après-guerre.

Stan Getz (saxophone ténor), Jimmy Gourley (guitare électrique), Martial Solal (piano), Pierre Michelot (contrebasse), Kenny Clarke (batterie).
Paris, Olympia, 3 janvier 1959 et Paris, Studio Pyramides, début janvier 1959 (plages 10-12)

1- Cherokee ; 2- All the Things you are ; 3- Lover Man ; 4- Special Club ; 5- Round ’bout Midnight ; 6- Softly as in a Morning Sunrise ; 7- Tenderly ; 8- The Squirrel ; 9- Yardbird suite : 10- Too Marvellous for Words ; 11- Topsy ; 12- Over the Rainbow.
(84 mn)

Philippe PASCHEL


NIK BARTSCH’S RONIN . Awase

ECM

Nik Bärtsch : piano
Sha  : clarinette basse, saxophone alto
Thomy Jordi  : guitare basse
Kaspar Rast  : batterie

info document -  voir en grand cette imageLe pianiste suisse Nik Bärtsch est depuis toujours installé quelque part entre la musique contemporaine et le jazz. Son groupe « Ronin  » expose plus particulièrement sa vision moderniste du jazz. Passé du quintet au quartet, le groupe propose avec son nouveau disque, sorti en mai, « Awase » une musique construite autour de rythmiques complexes en juxtaposition mariées à une répétitivité qui flirtent avec le minimalisme et nous fait souvenir que Steve Reich est toujours vivant. En général, quand on dit cela, la moitié des auditeurs potentiels s’évapore… Mais restez donc avec nous pour cet enregistrement (studios La Buissonne) qui ne manque pas de chair, ni de lisibilité, et qui sait séduire par sa variété d’atmosphères. On y trouve quelques beaux crescendos parfaitement maîtrisés, des moments paisibles et une joie de jouer certaine laissant parfaitement percevoir la qualité d’écoute qui anime les membres de ce quartet et donne à sa musique tout son sens.

Yves Dorison

http://www.nikbaertsch.com/


KIRA SKOV . The echoes of you

Stunt records

info document -  voir en grand cette image info document -  voir en grand cette imageCe disque de Kira Skov (que je ne connaissais pas jusque là), bien qu’éloigné du jazz, je l’ai reçu et écouté, d’abord par curiosité puis encore parce que je l’ai apprécié. Un peu plus d’un an après la disparition soudaine de son mari, musicien et collaborateur, la chanteuse, autrice et compositrice, danoise livre là un album dans lequel elle crée une musique qui donne forme à sa douleur (une douleur universelle). Sensiblement orchestrée, chaque composition en appelle à un folk introspectif où l’électrique et l’acoustique se mêle sans violence aucune. Et si l’écho de quelques grands noms du genre y résonne sans nuire à l’originalité du contenu, c’est essentiellement dû à une approche très contemporaine de cette histoire musicale liée à des musiciens tel Nick Cave ou encore (à notre avis) Over the Rhine, The Jesus and Mary Chain, Cowboys Junkies et Lera lynn. La liste n’est pas exhaustive. Dans cette atmosphère en clair obscur de deuil assumé, le timbre voilé de Kira Skov prend une ampleur particulière et participe à la réussite de cet album qui doit aussi beaucoup à la sincérité et à la pudeur de la démarche. Il est indiqué en outre que Kira Skov a trouvé réconfort et inspiration dans le Livre Tibétain des Morts ainsi que dans la lecture de poètes tels Rainer Maria Rilke, Walt Whitman et d’autres encore. Cela nous a semblé parfaitement cohérent. Beau et triste ? Pas seulement. A noter que ce CD est proposé dans un format livre (18,5 x 13,5) très sobre avec un livret pour les paroles.

Yves Dorison

http://kiramusic.com/wp/


ALWAYS KNOW MONK

Autoproduction

Yves Marcotte  : contrebasse, arrangement
Shems Bendali : trompette, bugle
Zacharie Canut  : saxophone alto et tenor
Nathan Vandenbulcke : batterie, percussions

info document -  voir en grand cette image info document -  voir en grand cette imageUn quartet qui joue Monk… Encore ? Oui, mais sans piano... Ah bon ? C’est le suisse Yves Marcotte et ses jeunes acolytes qui se coltinent l’affaire avec une rare inventivité. Les grands thèmes du Thelenious s’y mêlent et entremêlent, tels des électrons en goguette, avec une vitalité débordante et une musicalité sans faille. Chaque musicien participe au collectif avec suffisamment de brio pour que ce qui aurait pu être un ensemble éparpillé, difficilement lisible, se révèle à l’écoute furieusement homogène. C’est remarquable de bout en bout, rond comme une « sphère », fascinant comme peuvent l’être les kaléidoscopes, et le gars un peu derviche tourneur de Rocky Mount aurait adoré cette version de son travail étonnamment libre et respectueuse à la fois. Il y a ça et là quelques références qui surgissent à bon escient. A vous de les trouver ! On ne va pas faire tout le boulot, quand même. Toujours est-il que pour ce premier album en tant que leader, Yves Marcotte place la barre à une sacrée hauteur. Vivement recommandé.

Yves Dorison

https://yvesmarcotte.com/


THE JAMIE SAFT Quartet . Blue Dream

RareNoiseRecords

Jamie Saft : piano
Bill McHenry  : saxophone tenor
Bradley Jones : contrebasse
Nasheet Waits : batterie

info document -  voir en grand cette image info document -  voir en grand cette imageLe multi-instrumentiste new yorkais Jamie Saft est éclectique. C’est le moins que l’on puisse dire. Et si toutes ses productions ne trouvent pas forcément grâce à nos yeux, il nous faut avouer que ce disque en quartet est simplement magnifique. Avec des musiciens plus que talentueux, Jamie Saft crée un jazz d’aujourd’hui et d’hier jubilatoire et inventif avec, planant sur l’ensemble quelques connotations frôlant la spirituel. Comme souvent avec ces disques évidents, il nous a semblé, dès la première écoute, que cet enregistrement était dans notre discothèque depuis toujours. D’envolées lyriques libertaires en sauts dans une douceur mélodique plus formelle, les lignes sont allègrement secouées et offrent des points de vue sonores qui ne manquent pas de chair et d’âme. A certains moments, il est clair que Coltrane rôde aux alentours. Il y a pire comme référence. Mais d’une manière générale, ce disque s’inscrit dans son propre mouvement vital. Et même si la parenté avec une époque révolue (et un peu malmenée de nos jours) est bien là, il n’y a aucune trace de nostalgie dans ce disque plein de jus qui, on vous le répète, est une pure nouveauté que l’on connait depuis toujours

Yves Dorison

https://jamiesaft.wordpress.com/


MAIS AUSSI...

Marcel AZZOLA Dany DORITZ - JAZZOLA

Frémeaux et associés FA 8555 (origine Black and Blue).

info document -  voir en grand cette imageLe premier thème m’a rappelé les tristes nuits jaunâtres des années 60 -avant le compteur Bleu. Il faut passer les quatre premiers thèmes enregistrés sans relief, pour entendre vraiment sonner le groupe. Il y a trop d’instruments percussifs-mélodiques (piano, vibraphone, guitare) et la variété des approches rend la présence de Doritz -parfois faiblement enregistré- mal présente. Le meilleur est à chercher chez Marc Fosset, dont la variété et l’imagination sont remarquables tout au long du disque ; Azzola est très bien, Arvanitas excellent, comme toujours. Dany Doritz -musicien que je connais peu -il a un grand orchestre et a enregistré avec Scott Hamilton selon les publicités incluses sur la pochette- joue dans un style vaguement hamptonien, avec grognements, mais sans l’énergie débordante.
Sur les quatorze titres, il y a dix standards américains et quatre compositions française, l’initiale de Doritz et trois d’Azzola, la dernière partagée avec Fosset, celle-ci intitulée Lina’s blues est, sans doute, un hommage à Lina Bossati.
Un disque esthétiquement d’une époque plus lointaine que sa date d’enregistrement, bien fait et qui intéressera ceux auxquels il est destiné.

Marcel Azzola (accordéon) , Dany Doritz ( vibraphone) , Marc Fosset (guitare)Georges Arvanitas (piano), Patricia Lebeugle (contrebasse), Richard Portier (batterie).
Paris, février-mars 1999. (58 mn)

Philippe PASCHEL