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L’Appeal Du Disque - Août 2020

D 22 août 2020     H 12:00     A Jean-Louis Libois, Yves Dorison    


| 00- BILL FRISELL . Valentine - OUI !
| 01- JOHN HOLLENBECK . Songs you like a lot
| 02- SOLVEIG SLETTAHJELL . Come in from the rain
| 03- CLAYTON / PAUER / NEUMEISTER . 3 for the road - OUI !
| 04- ULF WAKENIUS . Taste of honey
| 05- ENRICO PIERANUNZI . The copenhagen concert - OUI !
| 06- QUINSIN NACHOFF . Pivotal arc
| 07- FONNESBAEK & KAUFLIN . Standards
| 08- LA MUSIQUE D’ALAN
| 09- RAPHAEL PANNIER . Faune
| 10- SHIMPEI OGAWA & NOA LEVY . You, me & Cole
| 11- PEIRANI PARISIEN . Abrazo - OUI !
| 12- NOE HUCHARD . Song For
| 14- MARIA SCHNEIDER . Data Lords - OUI !
| 15- THUMBSCREW . The Anthony Braxton Project.
| 16- TORTILLER / FITZGERALD-MICHEL . Les Heures propices - OUI !


BILL FRISELL . Valentine

Blue Note

Bill Frisell : guitare
Thomas Morgan : contrebasse
Rudy Royston : batterie

Bill Frisell revient dans ce disque à un jazz, le sien, qui s’éloigne assez largement du genre Americana que le guitariste a beaucoup fréquenté (en disque) ces dernières années. L’on y retrouve donc l’atmosphère originale qui a fait sa renommée. En trio avec l’indispensable et télépathique Thomas Morgan et le maître de l’espace Rudy Royston, il livre donc des pièces aériennes dans lesquelles le silence latent augmente la densité des notes jouées. Sa musique ainsi magnifiée est plus que sensible et elle s’étale en nappes mélodiques qui promeuvent une forme poétique qui n’appartient qu’à lui. Le trio dans son ensemble est mû par une créativité exacerbée à laquelle chaque membre du trio apporte son écot. Tout tient en équilibre au sein d’une architecture musicale solidement ouverte sur l’improvisation. Il s faut une sacrée dose de confiance entre les musiciens pour tenter l’impossible et toujours retomber sur ses pattes. Dans cet enregistrement, c’est en permanence le cas, même si de prime abord la musique semble couler de source, fluide, sans effort, l’on entend dans les détails ce qu’elle contient de risque et d’exigence exploratoires. Mais au-delà de ce nouveau Cd, Bill Frisell démontre une fois de plus qu’il continue de marquer profondément de son empreinte originale la musique de son temps et qu’il appartient au panthéon des quelques musiciens qui ont marqué l’histoire du jazz.

Yves Dorison


https://www.billfrisell.com


JOHN HOLLENBECK . Songs you like a lot

Flexatonic Records

John Hollenbeck : compositions, arrangements, direction
Theo Bleckmann : chant
Kate McGarry : chant
Gary Versace : piano, orgue

Frankfurt Radio Big Band

Heinz-Dieter Sauerborn, Oliver Leicht, Ben Kraef, Steffen Weber, Rainer Heute : saxophones, clarinettes, flutes...
Frank Wellert, Thomas Vogel, Martin Auer, Axel Schlosser : trompette, bugle
Christian Jaksjø, Felix Fromm, Shannon Barnett, Manfred Honetschläger : trombones et trombone basse
Martin Scales : guitare
Hans Glawischnig : contrebasse
Jean Paul Höchstädter : batterie

Invité : Claus Kiesselbach : percussions

Troisième et dernier volet d’une trilogie consacrée aux chansons populaires, ce disque a été conçu avec l’aide des auditeurs suite à un sondage réalisé via Internet. Le choix final des thèmes retenus a été fait par John Hollenbeck, Kate McGary et Theo Bleckmann ; une autre forme de coopération intéressante entre le public et les artistes. Le résultat est pour le moins impressionnant. John Hollenbeck, sans jamais perdre de vue le thème original, crée des arrangements bourrés de trouvailles musicales donnant au groupe des lignes d’exploration qui développent de belles échappées autour des mélodies originelles. On croise dans cet opus un traditionnel, Joni Mitchell, les Bee Gees, Peter Gabriel, James Taylor et quelques autres. D’un bout à l’autre de l’enregistrement, le batteur fait montre d’une créativité débridée (non dénuée d’humour, nous a-t-il semblé) qui surprendra l’auditeur plus d’une fois, croyez-nous. Au chant, les timbres de Kate McGary rt Theo Bleckmann portent l’ensemble avec une justesse et un savoir faire en tout point remarquable. Le big band de la Frankfurt Radio, en machine parfaitement huilée et soumise à l’arrangeur, assure sa part avec son brio habituel. John Hollenbeck réalise là un disque à découvrir qui sort de l’ordinaire.

Yves Dorison


https://johnhollenbeck.com


SOLVEIG SLETTAHJELL . Come in from the rain

Act

Solveig Slettahjell : chant
Andreas Ulvo : piano
Trygve Waldemar Fiske : contrebasse
Pål Hausken : batterie

Nous avions un peu perdu de vue la chanteuse norvégienne, on l’avoue volontiers. La retrouver là, avec les graves et le voile de son timbre, nous a remplis d’aise. Accompagné par un trio en phase avec son chant, elle décline avec aisance des thèmes issus du « great songbook ». Sans jamais trop en faire, elle s’approprie les mélodies, les passe au filtre de son désir improvisatoire du moment et leur donne une nouvelle jeunesse. Elles sont assez peu nombreuses à pouvoir faire cela sans nuire aux originaux. Solveig Slettahjell fait partie des élues et donne à écouter des interprétations denses aux atmosphères changeantes. Le trio qui l’accompagne dans sa recherche de musicalité ne se prend jamais les pieds dans le tapis et la suit autant qu’il la porte. Les auditeurs fervents d’éclats en tout genre seront à coup sûr déçus. Les autres goûteront ce miel vocal finement épicé (pas mièvre, loin s’en faut) avec un plaisir renouvelé. Nous nous rangeons dans cette dernière catégorie sans effort. Et vous ?

Yves Dorison


http://www.solveigslettahjell.no


JAY CLAYTON / FRITZ PAUER / ED NEUMEISTER . 3 for the road

Meistero Music

Jay Clayton : chant
Fritz pauer : piano
Ed Meumeister : trombone

Dédié à la mémoire de Fritz Pauer (1943 – 2012), cet album contient le matériau, pour tout ou partie, de deux sessions d’enregistrement réalisées en 2001 et 2002. Et c’est toujours là que l’on dit et répète combien les tiroirs du jazz contiennent de merveilles encore à dénicher. Ici, les deux américains et l’autrichien arpentent autant les sentiers du jazz quasi conventionnel que ceux de l’improvisation totale, avant-gardiste. Dans les deux cas, les couleurs affichées sont riches de nuances et l’inventivité qui les parcoure est à la hauteur du talent des artistes composant le trio. Tout est sensible dans ce disque ou Fritz Pauer donne sa pleine mesure de pianiste tout terrain, capable de tout (et toujours du meilleur). Face à la très inspirée Jay Clayton, lui et Ed Neumeister au trombone font preuve d’une qualité d’écoute et d’une capacité de réponse redoutables. Les trois voix singulières qui s’expriment dans ce Cd savent à tout moment se joindre et se rejoindre sans négliger leurs espaces personnels. Quant à Jay Clayton, elle semble être sans limite quel que soit le registre qu’elle aborde. C’est assurément un disque bluffant dans lequel les trois musiciens atteignent une forme d’osmose assez rare pour être signalée.

Yves Dorison


http://www.edneumeister.com/index.php


ULF WAKENIUS . Taste of honey

Act

Ulf Wakenius : guitares
Lars Danielsson : contrebasse, violoncelle
Magnus Öström : batterie

Hommage à Paul McCartney. Pardon ? Ah d’accord. Écoutons donc. Ulf Wakenius aime les mélodies et rendre hommage aux musiciens qu’il affectionne dès qu’il en a l’occasion, ça on le sait déjà. Et là, avec qui joue-t-il ? Et paf ! Casting de luxe : Lars Danielsson et Magnus Olström, rien moins. Allons, jetons donc les deux oreilles dans cette affaire et voyons ce qu’elles en retiennent. Surtout qu’il y a dans la playlist des titres de toutes les époques et pas forcément les plus connus. Bon choix ? Bon choix. Les titres repris dans cet album ont été parfaitement assimilés avant d’être réinventés par trois musiciens expérimentés (c’est le moins qu’on puisse dire) et qui ont toujours su montré le meilleur de leur art, quelle que soit la configuration dans laquelle ils se trouvaient. Si le trio fait donc dans la dentelle avec un professionnalisme xxl, il est surtout capable de transmettre l’émotion que ces mélodies portent intrinsèquement avec une réelle inventivité. Chacun des musiciens apporte sa personnalité ; Danielsson brille au violoncelle et Öström se révèle en maître des balais. Avec eux le guitariste suédois plein d’empathie mène la danse en leader très à l’écoute. Un album qui ne manque pas de charme et séduira toute personne qui voudra bien l’écouter.

Yves Dorison


http://www.ulfwakenius.net


ENRICO PIERANUNZI . The Copenhagen concert

Storyville Records

Enrico Pieranunzi : piano
Marc Johnson : contrebasse
Paul Motian : batterie

Enrico Pieranunzi publie de manière prolifique nombre de disques, ce dont nous ne nous plaignons pas. Mais si l’on commence à sortir les archives alors même qu’il est encore en activité… Bref, ce qui demeure intangible, c’est que son approche sur les plans harmonique, mélodique et rythmique font de lui l’un des maîtres incontestés du piano jazz en Europe et ailleurs (il fait partie des rares pianistes européens à avoir joué au Village Vanguard). Dans ce concert de décembre 1996 au Danemark, il est accompagné du fidèle Marc Johnson et de… Paul Motian lui-même. L’affiche est belle et le contenu du disque l’est tout autant. Que l’esthétique soit très libre sur un morceau du batteur ou un peu plus classique sur le reste du disque, les trois complices font preuve d’une interaction fascinante, interaction qui fricote avec la virtuosité. Avec son lyrisme habituel, il emmène les thèmes choisis vers des horizons inaccoutumés où se croisent les influences classiques et jazz qui sont les siennes et forment le terreau de sa personnalité musicale. Marc Johnson, toujours pertinent et chantant, lui tient la dragée haute. Paul Motian, quant à lui, est Paul Motian. Les trois ensemble défient tous les codes et nous envoient dans un autre monde où règne une inénarrable poésie. Finalement, ce n’est pas si mal les archives…

Yves Dorison


https://www.enricopieranunzi.it


QUINSIN NACHOFF . Pivotal arc

Whirlwind Recordinds

Quinsin Nachoff : saxophone
Nathalie Bonin : violon
Mark Helias : contrebasse
Satoshi Takeishi : batterie
Michael Davidson : vibraphone

Ensemble à vents et à cordes dirigé par J.C.Sandford
Molinari String Quartet

Plus il avance, plus Quinsin Nachoff semble se rapprocher de la musique contemporaine. Dans ce disque détonnant, certainement le projet le plus ambitieux du saxophoniste à ce jour, l’on trouve d’abord un concerto pour violon en trois mouvement qui met en valeur la violoniste Nathalie Bonin dont le jeu éclatant en tous points impressionne vivement. Vient ensuite un quatuor à cordes qui propose en quatre mouvements une musique où l’on n’a pas vraiment senti la possibilité d’un jazz, même souterrain, contrairement au concerto évoqué ci-dessus. Mais peut-être ne sommes-nous pas assez savants dans notre écoute. La pièce finale qui donne son titre au disque, « Pivotal Arc », a été plus lisible pour nous. Elle entremêle les ambiances et donnent à ouïr une musique extrêmement dense où chaque soliste propose de visions musicales étonnantes qui contribuent à l’ensemble de la pièce. Celle-ci, dans sa composition, offre des paysages sonores qui dénotent de l’originalité de Quinsin Nachoff en tant que compositeur ; bon à savoir, elle est basée sur la réflexion du saxophoniste quant à notre position (critique) face au changement climatique. Vous l’avez compris, quinsin Nachoff crée une musique à la croisée des chemins entre deux mondes musicaux, le jazz et le contemporain. Il y excelle et peut convaincre car son travail d’écriture, aussi complexe soit-il, est d’une homogénéité rare qui force le respect.

Yves Dorison


https://www.quinsin.com


FONNESBAEK & KAUFLIN . Standards

Storyville Records

Justin Kauflin : piano
Thomas Fonnesbaek : contrebasse

Cet album se compose de standards enregistrés par les deux musiciens en 2017 et qui n’avaient alors pas été retenus pour le disque « Synesthesia » où la playlist était composé de compositions personnelles. Ces standards qu’ils jouèrent durant ces sessions avaient pour but de faire mieux connaissance. Une sorte de galop d’essai entre musiciens qui n’avaient pas encore enregistré ensemble. Bon, en toute franchise, ils ont bien fait de les sortir ces standards. Le très véloce contrebassiste danois et le jeune pianiste encensé par les plus grands (Quincy Jones, Milgrew Miller, Clark Terry…) se trouvent d’emblée et développe une langue commune très persuasive. C’est un jazz très jazz que vous écouterez là et croyez-nous, il le mérite bien. Les mélodies swinguent à merveille et les improvisations construites avec un goût très sûr. L’ensemble est plutôt enjoué et détendu et l’on sent d’emblée que le pianiste et le contrebassiste sont parfaitement compatibles. Justin Kauflin à la fluidité d’un Tommy Flanagan marié au sens du rythme d’un Hank Jones. Thomas Fonnesbaek, lui, marche avec aplomb sur les traces du tutélaire Niels Henning Ørsted Pedersen. Les deux ensemble sont musicalement ce qu’ils font et inversement. Un grand moment d’intelligence jazzistique avec une très belle version du « Nigerian marketplace » d’Oscar Peterson.

Yves Dorison


https://www.justinkauflin.com
https://www.thomasfonnesbaek.dk


LA MUSIQUE D’ALAN

Vision fugitive

Bill Carrothers : piano
Peg Carrothers : voix
Philippe Mouratoglou : guitares
Matt Turner : violoncelle
Stephan Oliva : piano
Jean Marc Foltz : clarinettes
Alan Ingram Cope, Emmanuel Guibert : voix

Alan Cope, soldat américain, n’est jamais rentré aux Etats-Unis après la guerre. C’est donc en France que l’auteur de BD Emmanuel Guibert l’a rencontré par hasard. De cette rencontre amicale sont nés deux ouvrages, « La guerre d’Alan » et « L’enfance d’Alan ». Aujourd’hui mis en musique dans le présent disque par les artistes ci-dessus nommés, ces deux livres deviennent donc « La Musique d’Alan ». Empreinte de lyrisme paisible, mélancolique ou seulement méditative, la musique parcourt en douceur une vie passée. Dans cet univers feutré, le timbre de Peg Carrothers fait merveille. Les autres musiciens, une sorte de « all stars » franco-américain, ne sont pas en reste et leurs thèmes, souvent habités par un silence palpable éclairant les lignes musicales, creusent dans une temporalité aux contours plutôt sombres. La créativité et l’expertise du groupe engendrent une homogénéité qui donne à ce projet tout son sens et toute sa richesse. La palette de cet enregistrement est variée et la musique s’y dessine par touches subtiles dans lesquelles la véracité et la forme d’abstraction qui l’accompagne fusionnent, quelquefois jusqu’à une vision onirique fugace ne manquant pas de mystère. Que reste-t-il du rêve quand la vie est passée ? Et inversement...

Yves Dorison


http://www.visionfugitive.fr


RAPHAEL PANNIER . Faune

French Paradox

Miguel Zenon : saxophone alto
Aaron Goldberg : piano
François Moutin : contrebasse
Giorgi Mikadze : piano
Raphael Pannier : batterie, composition & arrangements

Expatrié aux États-Unis, le batteur français Raphael Pannier sort un premier album ambitieux où se mêlent ses compositions personnelles, celles de Miles et Ornette et d’autres de Messiaen, de Ravel et Hamilton De Holanda. Avec une telle variété dans la playlist, il fallait une bande de musiciens sacrément costauds et des arrangements aux petits oignons. Sans cela, le mur eut été douloureux… Jetez un œil au line-up et vous comprenez que les étoiles se sont alignées pour faire de ce projet une réussite. On se trouve au sein de cette musique dans un univers moderne construit sur des compositions habilement échafaudées qui servent le talent des interprètes. Ces derniers ne se privent pour montrer à quel point ils savent affirmer leurs voix uniques en se fondant dans la musique imaginée par Raphael Pannier qui, en coloriste affirmé, parachève l’esthétique de cet album aux nuances variées. A écouter avec les deux oreilles sous peine de manquer l’essence même du projet.

Yves Dorison


https://www.raphaelpannier.com


SHIMPEI OGAWA & NOA LEVY . You me & Cole

Belle Records

Shimpei Ogawa : contrebasse
Noa Levy : chant

Deux jeunes musiciens, un contrebassiste japonais et une chanteuse israélienne expatriés à San Francisco, s’en donne à cœur joie sur les thèmes de Nat King Cole. Comme ils sont doués et qu’ils ont l’insouciance de leur jeunesse, ils osent des relectures qui ne manquent pas de sel. Le jeu de Shimpei Ogawa est d’une clarté redoutable, sa sonorité boisée d’une percussivité assez surprenante. Noa Levy, elle, aime pousser son timbre grave et légèrement voilé dans ses retranchements, qu’elle scatte ou non. Les deux, de concert, jouent des écarts rythmiques qu’ils s’imposent sans jamais se fourvoyer et retombent toujours sur leurs pattes. Ils y prennent indiscutablement un plaisir joyeux et enchaînent les mélodies, les chorus et les improvisations, avec une belle unité de ton. Leur complicité est une évidence et, avec un enthousiasme convaincant, ils redorent des standards incontournables qui ne sont pas toujours à la fête quand ils sont repris. Et si l’on n’est pas toujours d’accord avec certains de leurs choix esthétiques, on admet volontiers qu’un très bel avenir leur est promis. Ce disque pétillant et d’un charisme chaleureux en témoigne très efficacement.

Yves Dorison


https://www.noalevylive.com/you-me-cole
https://basshipogw.wixsite.com/shimpeiogawa


PEIRANI PARISIEN . Abrazo

Act

Vincent Peirani : accordéon
Emile Parisien : saxophone soprano

Révélé à nos oreilles lors d’un mémorable concert au Festival A Vaulx Jazz en 2013, le duo Peirani Parisien a depuis fait du chemin. Encensé pour d’excellentes raisons par la critique, il n’a à ce jour jamais failli dans ses choix. C’est encore le cas avec cet album autour du tango qui s’appuie sur une vision personnelle à l’éclectisme éloquent. La symbiose entre les deux musiciens crève les oreilles et le charme qui s’en dégage sera pour beaucoup irrésistible. Toujours proche de compositions qu’ils empruntent, Vincent Peirani et Émile Parisien ne s’en ménagent pas moins des espaces librement dévolus à l’improvisation. Le tango étant en soi une forme d’élégance suprême à la rythmique entêtante, une sorte de blues sud américain, il offre aux deux complices suffisamment de possibilités pour le vivre musicalement avec une ingéniosité patente dans ses excès comme dans ses lenteurs. D’avoir en outre intégré des relectures de Jerry Roll Morton et Kate Bush démontre, s’il le fallait encore, que la puissance créative de ce duo flirte avec les sommets d’un art musical sans conteste hors norme. Et les affinités électives qui les réunissent autour d’une passion musicale intense leur permettent toutes les audaces. Bluffant.

Yves Dorison


https://vincent-peirani.com/projets/abrazo/


NOE HUCHARD . Song for

Soupir Editions

Noé Huchard : piano
Clément Daldosso : contrebasse
Elie Martin-Charrière : batterie

Pianiste aux jeunes années (20ans), à l’âme bien née (fils du batteur Stéphane Huchard), au parcours bien balisé (Pierre de Bethmann comme professeur et directeur artistique du disque) et de surcroît doué. Cela donne forcément un premier disque (sorti en janvier dernier) plaisant à écouter. Concentré dans son prologue aux allures monkiennes dans son économie ; dans ses compositions suivantes, le pianiste laisse son imagination vagabonde reprendre ses droits. Sans excès mais avec une générosité certaine. Conforté par une section rythmique inspirée et dotée d’une belle réactivité (Clément Daldosso contrebasse et Elie Martin-Charrière batterie), le pianiste fait une large part à ses compositions personnelles qui surprennent par leur maturité. Pas d’effets de manche mais une belle assurance. Ainsi, « You should feel it now » ou bien encore « Song for Anna ». A noter quelques incursions discrètes chez Miles Davis ou chez les Gershwin …… sans oublier le blues sous forme de rappel, « Don’t forget the roots ».
Au total, Song for… tous les amateurs de jazz.

Jean-Louis Libois


https://www.facebook.com/noe.huchard


MARIA SCHNEIDER . Data Lords

Artist Share

Maria Schneider : compositions, direction
Steve Wilson : saxophones alto, soprano, clarinet, flute, alto flute
Dave Pietro : saxophones alto, clarinet, flute, alto flute, piccolo
Rich Perry : saxophone tenor
Donny McCaslin : saxophone tenor, flute
Scott Robinson : Bb, clarinettes basse et contra-basse, saxophone baryton, muson
Tony Kadleck : trompette, fluegelhorn
Greg Gisbert : trompette, fluegelhorn
Nadje Noordhuis : trompette, fluegelhorn
Mike Rodriguez : trompette, fluegelhorn
Keith O’Quinn : trombone
Ryan Keberle : trombone
Marshall Gilkes : trombone
George Flynn : bass trombone
Gary Versace : accordéon
Ben Monder : guitare
Frank Kimbrough : piano
Jay Anderson : contrebasse
Johnathan Blake : batterie, percussions

Des jazzmen qui composent, il y en a des tonnes. Des jazzmen qui arrangent aussi. Des jazzmen qui dirigent un grand orchestre, il y en a déjà moins. Tous sont le plus souvent de qualité et l’ont ne s’en plaint pas. Et puis il y a une femme. Maria Schneider. Et vous savez quoi, elle les enterre tous. En toute discrétion et avec le sourire. Sortie du système des maisons de disques depuis belle lurette, celle qui collabora avec Bowie et qui incita ce dernier à faire confiance à Donny McCaslin pour son dernier opus, crée une œuvre dont elle est seule dépositaire. Sa musique met en scène les interrogations d’un esprit ouvert sur une variété de problème qui dépasse largement le monde musical. Et selon nous, c’est en partie grâce à ce regard pertinent qu’elle à-même de créer son univers, un univers inimitable qui réconcilie l’auditeur avec la musique et le jazz en particulier. Dans ce double album qui expose l’écart entre les mondes virtuels et réels et leurs interactions souvent sous-évaluées, elle impose une vision musicale transcendantale qui génère un autre flux, le sien. C’est un flux empli d’une humanité qui porte à la sérénité, quels que soient les enjeux sociétaux majeurs dont il est question tout au long de l’album. Cela donne une musique ample dans laquelle le détail n’est pas une option mais bien le support nécessaire à l’architecture globale du projet. L’équilibre entre les masses sonores est un plaisir constant et l’ont sent l’implication totale de chaque musicien, notamment celle des solistes qui proposent toujours les lignes qui portent l’expressivité des compositions à leur optimum. Nous pourrions gloser longuement sur ce disque indispensable mais nous nous contenterons de vous donner un ordre : achetez-le !

Yves Dorison


https://www.mariaschneider.com


THUMBSCREW . The Anthony Braxton Project

Cuneiform Records

Mary Halvorson : guitare
Michael Formanek : contrebasse
Tomas Fujiwara : batterie

Les très intuitifs musiciens du trio Thumbscrew célèbrent Anthony Braxton à l’occasion de son 75ème anniversaire et c’est une excellente idée. Certes le vocabulaire musical du chicagoan peut en rebuter plus d’un par son radicalisme. Mais Braxton n’est pas qu’un improvisateur phare dans le monde du Free Jazz. C’est aussi un artiste qui aime se confronter aux standards et un compositeur à la créativité non négligeable. Mary Halvorson, Michael Formanek et Tomas Fujiwara font dans ce nouveau disque un parcours sans faute, ce qui ne nous étonne pas. Les trois entités sont reliées par un fil télépathique qui leur permet d’avancer dans l’interprétation des thèmes braxtonniens sans négliger leur propre originalité. C’est là leur point fort et leur hommage prend ainsi la forme d’une re-création tout à fait innovante. Et l’innovation étant une des pierres angulaires du saxophoniste, on comprend que le trio Thumbscrew réalise un sans faute enthousiaste de grande facture. En s’appuyant autant sur leurs différences que sur leurs points communs, les trois musiciens imposent une vision musicale extrêmement personnelle, de celles qui plairaient à Anthony Braxton.

Yves Dorison


www.thumbscrew.net


FRANCK TORTILLER / MISJA FITZGERALD-MICHEL . Les Heures propices

MCO Label

Franck Tortiller : vibraphone
Misja Fitzgerald Michel : guitare (6 & 12 cordes)

Quand deux esthètes se rencontrent autour d’un projet musical acoustique dans lequel ils réunissent leurs sensibilités, cela donne un duo à la force émotionnelle intense. Que ce soit avec les compositions du vibraphoniste ou les deux thèmes empruntés à d’autres, les deux musiciens nous immergent dans un univers jazz et folk à l’opulence discrète que l’on goûte du bout des oreilles, de peur de manquer l’une ou l’autre de ses saveurs multiples. Pas de grand déballage, pas d’orgie sonore. Dans ce disque enregistré en direct et en studio, la musicalité prime. Elle passe par un dialogue de tous les instants entre les lames et les cordes. Les grands artistes savent qu’il faut avant tout être sincère avec soi-même pour que la musique touche l’auditeur au cœur. Franck Tortiller et Misja Fitzgerald Michel l’ont bien compris et leur rencontre est une bénédiction pour celles et ceux qui demandent à la musique de les émouvoir en toute simplicité. Tout au long des thèmes abordés, les entrelacs des lignes font résonner un lyrisme subtil porté par une inspiration et un souffle dont la fragilité est à l’évidence une énergie créative qui échappe à la temporalité. Mais on le sait depuis Lamartine, les heures propices sont là pour suspendre leurs cours quand le temps suspend son vol. Ce duo de duettistes doués l’a bien compris, au point de bousculer votre temps, de lui impose une pause salvatrice car avec le temps, va, tout s’en va et qu’il nous faut bien, épisodiquement, en retenir quelques miettes sous peine de disparaître de notre vivant sans attendre la fin. Ce disque doit évidemment être un disque de chevet.

Yves Dorison


http://www.francktortiller.com


Portfolio