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Intakt, de la Suisse aux États-Unis et retour

D 13 août 2020     H 08:48     A Jean Buzelin    


Patrik Landolt nous a offert entre mai 2019 et juin 2020, malgré les conditions difficiles de la période, vingt CD ! Il était donc temps de les passer en revue. Une fois de plus, nous apprécierons la haute qualité de ces productions, et de la présentation irréprochable dont ils font l’objet. On remarquera en particulier que la plupart des disques ici commentés sont composés de pièces relativement courtes, donc assez nombreuses, ce qui témoigne à n’en pas douter d’une entente, d’une confiance, donc d’un travail élaboré en commun entre les musiciens et la direction artistique. Cela méritait d’être souligné.
Une particularité dans cette production annuelle : la forte proportion de musiciens et d’orchestres nord-américains. Nous démarrerons – de Suisse cela va de soi – avec eux et ils nous accompagneront durant presque tout notre parcours, avant le retour à notre point de départ. Autre remarque : avec sept disques chacun, les duos et trios sont largement majoritaires.

Parmi les nombreux musiciens et musiciennes suisses de grand talent et qui poursuivent des démarches originales, la pianiste Sylvie Courvoisier est l’une des rares à être connue et à se produire en France. Associée au violoniste américain Mark Feldman rencontré il y a vingt-cinq ans, elle a réalisé avec son partenaire privilégié sept disques pour Intakt, souvent en quartette. Celui-ci est leur second en duo et comprend huit œuvres originales. La qualité des échanges due à une entente exceptionnelle, la maîtrise et l’assurance, l’équilibre composition/improvisation parfait, leur permet de couvrir un champ musical immense. Plus qu’à cheval entre États-Unis et Europe, plus qu’à cheval entre (free) jazz et classique (contemporain), leur travail atteint un rare équilibre et ce disque constitue une réussite majeure. De la très grand musique. « Time Gone Out » (CD 326). OUI !

Chanteuse à la voix rauque, parfois presque masculine, Saadet Türköz, née en Turquie, vient d’une lignée d’ancêtres nomades qui ont circulé entre Kazakhstan, Turkestan oriental, Inde, Pakistan, avant de se fixer à Istambul. Installée en Suisse depuis près de quarante ans, elle pratique l’improvisation, la tradition (Inde, Asie centrale, monde arabe), le blues et le free jazz. Forte personnalité, elle rencontre à Zurich Peter K. Frey, Pierre Favre, Irène Schweizer et bien d’autres musiciens avec qui elle chante. Elle avait déjà enregistré avec Elliott Sharp (qui ici ne joue pas de guitare, mais des synthétiseurs, de la clarinette basse, du glissentar). Le présent disque, enregistré à New York en 2007, est un modèle d’entente. Entre mélopées et sons contemporains, tout a été conçu et livré spontannément aux micros. Une vraie “world music” contemporaine qu’on pourrait situer du côté de Sainkho Namchylak. « Kumuska » (CD 328).

Accessoirement chanteur mais surtout musicien (balafon, kalimba) originaire de Côte d’Ivoire, Aly Keïta joue depuis six ans avec deux musiciens suisses nés au... Cameroun, Jan Galega Brönnimann (clarinettes, saxo soprano, etc.) et le grand batteur-percussionniste Lucas Niggli. Cette seconde rencontre Afrique/jazz sur Intakt est une parfaite réussite : un son superbe, un jeu aéré, dansant... ou quand le rythme devient mélodie. « Kalan Teban » (CD 338).

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Petit détour britannique

Il faut vraiment avoir la curiosité et le goût du risque d’Evan Parker pour se retrouver seul avec son soprano au milieu de quatre manipulateurs electronics (même si la contrebasse d’Adam Linson ressurgit parfois).menés par Matthew Wright. Ou comment le jeu et le discours du saxophoniste s’intègrent dans un tel univers sonore, au point que, plus ce concert en sept parties avance, moins on ne le distingue de la masse sonore. La montée en puissance de cette “volière” musicale s’achevant en un terrible crescendo. « Crepuscule in Nickelsdorf » (CD 329).

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L’intérêt de Parker pour les recherches électroniques ne date pas d’hier. En 1972, avec son compère Paul Lytton et sa technique de batterie inouïe pour l’époque (ils représentaient l’un comme l’autre l’ultra avant-garde), ils ajoutaient à leurs instruments de base les home made instruments, cassette recorder, live electronics (déjà), sound effects and noise. Le résultat fut édité dans l’album « collective calls (urban) (two microphones) » (Incus 5). Quarante-sept ans plus tard – vous avez bien lu – ils font mine de célébrer cet événement ancien – l’air de famille de la pochette – mais brouillent les pistes avec un disque constitué de onze “morceaux” sans débuts ni fins coupés par de longues inter-plages, et cette fois entièrement acoustique : un seul saxophone, le ténor, au jeu plein, serré, (la respiration circulaire), totalement mature, et une “vraie” batterie jouée de manière polyrythmique, où le batteur se montre presque accompagnateur, poussant, stimulant et suivant à la trace le discours/parcours complexe, mais d’une grande clarté, du saxophoniste. Bref, on fait mine de retourner vers son passé en même temps qu’on lui tourne le dos. Voilà comment se reconnaissent les grands créateurs.« collective calls (revisited) (jubilee) » (CD 343). OUI !

Le piano en solo et en duo

Pianiste repéré à son avantage en trio et en accompagnateur de Christoph Irniger et de Sarah Buechi sur Intakt, Stefan Aebi tente l’aventure du solo. Effets de sonorités, résonances, rythmes répétitifs, sons modifiés (piano préparé et live electronics) produisent trop d’effets et de bruit, et se répartissent sur quatorze pièces trop disparates qui constituent, au final, un disque assez étouffant. Mon avis d’auditeur ne valant que ce qu’il vaut. « Piano solo » (CD 332).

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La pianiste japonaise Aki Takase s’est révélée comme une musicienne de premier plan en Europe depuis son installation à Berlin en 1987. Et rien que pour le label Intakt, elle a réalisé une douzaine de disques, dont de nombreux duos avec des partenaires très divers, qui ne sont pas passés inaperçus. « Hokusai » est son second solo, inspiré par le grand artiste peintre et dessinateur japonais. Douze pièces lui sont consacrées, très différentes l’une de l’autre, où éclate la maîtrise absolue de la pianiste, sa sensibilité et sa puissance (à une fluidité cristalline répond le grondement des basses), son toucher d’une incroyable précision et autres qualités exceptionnelles. À noter que son mari, Alexander von Schlippenbach, lui donne un “coup de main” sur un morceau, tandis que Yoko Tawada, qui a préparé avec elle ce programme Hokusai, donne de la voix dans un autre, tandis qu’une pièce est jouée au celesta. Et si Sketch of Spring fait probablement “écho” à Echoes of Spring de Willie The Lion Smith, si Silent Landscape s’inscrit directement dans la grande tradition du jazz, c’est bien cette musique qui sous-tend toute l’œuvre d’Aki Takase. Nous sommes ici bien au-delà des “paysages sonores”. « Hokusai Piano Solo » (CD 327). OUI !

Les deux disques qui suivent sont d’un niveau musical tout aussi exceptionnel. Il s’agit de deux duos piano/saxophones suscités par Ingrid Laubrock (ténor et soprano), musicienne de premier plan dotée d’une maîtrise absolue de ses instruments, souvent présentée dans ces chroniques avec une dizaine de disques à la clé pour Intakt. Pour le premier, elle a convié, justement, Aki Takase, et le résultat est à la hauteur : quatorze compositions de l’une et de l’autre ou instantanées, où l’autorité et l’à-propos des deux protagonistes sont renversants. Un duo époustouflant. « Kasumi » (CD 337). OUI !

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Alors que la rencontre avec Aki Takase était une première, Ingrid Laubrock convie, pour le second disque, la pianiste canadienne Kris Davis avec qui elle a déjà beaucoup travaillé et enregistré depuis une douzaine d’années ; on les retrouve ensemble dans les quintettes de Laubrock elle-même, de Tom Rainey et de Michael Formanek. Sous le même principe de compositions apportées par l’une et par l’autre ou spontanément élaborées, leur duo est un dialogue passionnant, parfaitement équilibré, où l’écoute réciproque et le souci primordial de la forme tendent vers la beauté (terme jugé désuet pour certains et pourtant parfaitement ressenti par l’auditeur). La qualité, la rondeur de la note, la finesse du toucher chez la pianiste, totalement différente d’Aki Takase, contribuent à un résultat musical fort, inspiré et créatif. « Blood Moon » (CD345). OUI !

Le duo suivant met face à face le pianiste anglais Alexander Hawkins et la violoncelliste afro-américaine Tomeka Reid. Celle-ci est déjà connue pour ses participations à divers projets de l’AACM de Chicago, ayant enregistré tant avec les vétérans comme Anthony Braxton ou Roscoe Mitchell, qu’avec de plus jeunes comme Dee Alexander ou Nicole Mitchell. Elle dirige son propre quartette depuis 2015.
Quant à Alexander Hawkins, il y a déjà plusieurs années que nous suivons avec attention le travail. Il s’est déjà crânement mesuré à des figures de la taille de John Surman, Evan Parker, Han Bennink, Joe McPhee ou, pour nous rapprocher du présent disque, Leo Smith et Anthony Braxton. Avec un parcours très ouvert, beaucoup plus accidenté et heurté, nous n’avons pas le même sentiment de cohérence que sur les deux disques d’Ingrid Laubrock. Il n’en reste pas moins fort intéressant à suivre. Au jeu plus inattendu et fantasque du pianiste répond le son souvent plein et profond du violoncelle, joué tantôt pizzicato (avec des effets aigus contrastés) tantôt à l’archet. Aux côtés de pièces élaborées par les deux instrumentistes, sont incluses Peace on You de Muhal Richard Abrams, et Albert Ayler (His life was too short), hommage prenant de Leroy Jenkins. « Shards and Constellations » (CD 344).

Le jazz américain de provenances diverses

En feuilletant les magazines, en parcourant les articles des revues, en fréquentant les concerts et les festivals, en examinant et écoutant la production discographique, on peut légitimement se demander si les musiciens afro-américains ont encore une place dans le monde du jazz (et je ne parle pas du blues) actuel. Si, au niveau de la couverture médiatique, c’est non, en revanche, lorsqu’on a la curiosité de s’écarter de l’autoroute culturelle balisée, on trouvera nombre de jeunes (et moins jeunes) musiciens, comme Tomeka Reid, qui persistent à croire en l’avenir de la grande musique noire et à s’en revendiquer.

C’est le cas du saxophoniste ténor James Brandon Lewis et du batteur Chad Taylor qui se produisaient l’an passé en duo au Festival de Willisau en Suisse – voilà un vrai festival de jazz – et dont la prestation est publiée par Intakt. S’ils évoquent un peu John Coltrane (Radiance), ils s’inscrivent plus directement dans la lignée du duo Dewey Redman/Ed Blackwell qui, en 1980 («  In Willisau » - Black Saint), ouvraient leur concert par Willisee qu’ils reprennent ici. Bel hommage. Engagés dans la tradition free jazz, ils produisent une musique brute, directe et forte. À Lewis, proche de Sonny Rollins par le son rude et le discours charpenté, grossièrement poncé, et le sens du preaching d’où le cri n’est pas absent, répond la frappe sèche et la construction de Taylor qui n’est pas sans rappeler Max Roach (ses duos avec Archie Shepp et Anthony Braxton). Et jouer Duke Ellington (Come Sunday) et Mal Waldron, n’est-ce pas revendiquer une culture ? « Live in Willisau » (CD 342).

Le pianiste d’origine cubaine Aruàn Ortiz continue de nous émerveiller. Ainsi, vous avez pu lire la chronique de son nouveau disque sous la plume d’un autre admirateur, Thierry Giard dans l’Appeal du disque d’avril dernier, que je partage totalement et à laquelle je vous renvoie. Ortiz est accompagné par deux percussionnistes, Mauricio Herrera et le grand batteur Andrew Cyrille. Une musique primitive contemporaine. « Inside Rhythmic Falls » (CD 339).

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Pour ses débuts en leader chez Intakt, Tim Berne frappe fort ! Avec son groupe Snakeoil, dont c’est le sixième enregistrement en commun, le saxophoniste alto s’est entouré de partenaires remarquables, à la hauteur de l’exigence demandée par cette musique : Oscar Noriega (clarinettes), Matt Mitchell (piano, tack piano, modular synths), Marc Ducret (guitares) et Ches Smith (batterie et percussions diverses). Sur les six compositions du leader, plus une de Julius Hemphill, le quintette conjugue tous les contrastes, voire les contradictions, inhérents à la structure musicale même, ce qui conduit à un résultat autant aventureux qu’il est maîtrisé. Du grand art. Auditeurs cherchant une musique confortable, s’abstenir. « The Fantastic Mrs.10 » (CD 340). OUI !

D’origine israélienne né à Lyon, le saxophoniste ténor Chad Talmor peut afficher une carrière déjà bien remplie. Avec son groupe américain Newsreel Sextet, il nous propose une musique fort bien jouée, même si moins aventureuse que celle de Tim Berne, avec de belles harmonies collectives et des interventions solistes tout à fait intéressantes, celles de Shane Endsley (trompette) et de Miles Okazaki (guitare) en particulier. Un très bon esprit. « Long Forms » (CD 341).

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Final en trio

Après un premier disque en quartette pour Intakt, bous retrouvons le contrebassiste et compositeur Michael Formanek et son Very Practical Trio qui comprend le saxophoniste Tim Berne et l’admirable guitariste Mary Halvorson dont on ne se lasse pas d’apprécier la somptuosité, la finesse, la sensibilité et la pertinence du jeu. Ces trois musiciens, qui se connaissent bien, élaborent un écheveau complexe et serré avec une aisance et un naturel confondants. Une musique souple, élastique, brillante, parfaitement assise sur la basse ronde et profonde d’un leader qui se double d’un compositeur intéressant. « Even Better » (CD335).

Un piano trio qui n’a rien de “classique”, car Jim Black (ancien partenaire d’Ellery Eskelin, voir ci-dessous) se charge d’en briser les cadres sur sa batterie. Ce qu’il fait à grand renfort de bombardements sur ses peaux mates, cassant sans arrêt les rythmes à cause d’un jeu raide et, pourquoi ne pas le dire, sans aucun swing. Ce qui rend l’écoute de ce disque où les onze compositions sont élaborées collectivement, assez pénible malgré une réelle présence de ses deux partenaires, Ellias Stemeseder au piano, et Thomas Morgan à la contrebasse, qui empêchent la musique d’être d’une totale sécheresse. « Reckon » (CD 334).
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Deuxième réalisation Intakt d’un saxophoniste, Chris Speed, par ailleurs lié à Jim Black dans le groupe Human Feel, qui choisit toujours un jeu très retenu, assez lisse et aigu pour un ténor, y compris lorsqu’il s’appuie sur une rythmique puissante, comme s’il survolait les débats ou, au contraire, se situait parfois en retrait. Un choix évidemment assumé. Comprenant neuf compositions du leader sur dix, ce disque ne provoque peut-être pas l’émerveillement du précédent, mais cela reste de la très belle musique. Chris Tordini (contrebasse) et Dave King (batterie) contribuent à nouveau parfaitement à l’équilibre et à la qualité de la musique. « Respect For Your Toghness » (CD 336).

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Le saxophoniste ténor Ellery Eskelin se trouve bien dans les maisons suisses. Après Hat Hut qui a contribué largement à lui offrir une stature internationale il y a près de vingt-cinq ans, c’est désormais Intakt qui lui ouvre ses portes et lui permet de relancer sa carrière. En compagnie de deux musiciens de premier plan, le contrebassiste suisse Christian Weber et le batteur allemand Michael Griener, un trio sans leadership est né dont voici le second opus. Ce disque, très original, comprend cinq improvisations libres entrecoupées de quatre jolies relectures de thèmes liés au ragtime, de Scott Joplin à Russel Robinson (pianiste de l’Original Dixieland Jazz Band), en passant par Jelly Roll Morton (The Pearls) et Count Basie. Un parcours passionnant, joué avec beaucoup de tact, de légèreté et de respiration à laquelle la prise de son fine et acoustique contribue beaucoup. « The Pearls » (CD 331). OUI !.

Cinquième disque du saxophoniste alto suisse Omri Ziegele, et cinquième formation différente. Dans ce Tomorrow Trio, enregistré en 2016 dans la foulée du très différent “Where’s Africa”, nous retrouvons Christian Weber à la contrebasse et l’immense Han Bennink à la batterie. Les six propositions de Ziegele laissent beaucoup de champ et d’initiative à ses partenaires – comment pourrait-il en être autrement lorsqu’on à Bennink derrière soi ? C’est donc dans l’esprit d’un jazz ouvert et libre que le saxophoniste développe son jeu sinuex et parfaitement articulé. « All Those Yesterdays » (CD 333).


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