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MARK HARVEY & les âmes, de 1971 à 2019

D 16 août 2020     H 05:00     A Jean Buzelin    


La parution d’un double-disque inédit enregistré en 1971 nous offre l’occasion de revenir sur un immense musicien fort mal connu en France – il ne figure pas dans le Dictionnaire du Jazz – mais dont il a été question à plusieurs reprises sur notre site (en 2012, 2014, 2016, 2019) à propos de son formidable big band The Aarvark Jazz Orchestra.
Né en 1946, Mark Harvey est une des forces vives de la région de Boston depuis un demi-siècle. Il crée le Mark Harvey Group (MHG) en 1969, un octette tourné vers le hard bop, puis le jazz modal et le jazz rock, avant de s’orienter, fin 1970, vers le free jazz. À côté de Duke Ellington et de Charles Ives, qu’il considère comme les deux musiciens américains les plus important du XXe siècle, il s’intéresse à Ornette Coleman, Cecil Taylor, John Cage, Anthony Braxton, l’Art Ensemble of Chicago ou Sun Ra. Trompettiste, il travaille avec George Russell (un disque Blue Note), Gil Evans, Claudio Roditti, Howard McGhee, Sam Rivers et Kenny Dorham.
À côté d’autres formations (The New American Music Ensemble, The Aardett), il enregistre un disque avec son MHG en 1973, année où il monte le Aardvark Jazz Orchestra, un exceptionnel grand orchestre qui en est à sa 48e saison (!) et a accueilli des gens comme Sheila Jordan, Ricky Ford, Jaki Byard, Jimmy Giuffre, Vinny Golia, Geri Allen (dans un programme Mary Lou Williams) ou Marilyn Crispell. Depuis 1993, seize CD de l’orchestre ont été publié, dont dix chez Leo Records.
Trompettiste et compositeur de plus de deux-cent œuvres, éducateur, enseignant au MIT (Massachusetts Institute of Technology), l’une des universités les plus fameuses du pays depuis 1861, et par ailleurs ministre du culte à l’Église méthodiste unie, Mark Harvey est un musicien engagé dont le travail et l’action ont été récompensés par de prestigieux prix.
Désormais, aucun ouvrage sérieux sur l’histoire du jazz ne pourra “oublier” Mark Harvey.

THE MARK HARVEY GROUP . A Rite for All Souls

Americas Musicworks AM CD 1596

Le 31 octobre 1971, le Mark Harvey Group (en quartette) donnait un concert à la Old West Church de Boston, un centre dynamique où régnait une émulation artistique, politique et sociale. Harvey (trompette, bugle, cor et autres vents) avait à ses côtés son plus fidèle compagnon, Peter H. Bloom, saxophoniste, flûtiste et autres bois, qui avait rejoint Harvey dès 1968 et intégrera en 1976 le Aardvark Jazz Orchestra dont il fait toujours partie, Craig Ellis (1946-2006), batteur-percussionniste et poète qui jouera dans l’Aarvark pendant 30 ans, et Michael Standish (1945-2014) qui avait rejoint le MHG dans l’année.
Les bandes magnétiques retrouvées récemment permettent donc de connaître le travail d’une formation et d’une performance tout à fait à l’avant-garde pour l’époque. Entièrement improvisée, cette pièce de “théâtre sonore” mise en scène (deux cartes de tarot géantes, la Tour et la Lune, disposées sur le sol) et en espace, comprend deux actes de trois scènes chacun où sont inclues plusieurs récitations, dont Napalm : Rice Paper, hélas d’actualité à l’époque, et se déroule selon un rituel qui n’est pas sans rappeler ceux de l’Art Ensemble de Chicago précisément (encore que la musique soit très différente), une collection d’instruments, du piano aux plus hétéroclites : sifflets, kazoo, darbouka, djembe, tambourins, cymbales, cloches, jouets, etc., envahissant le plateau. D’où de multiples combinaisons sonores, d’harmonies spontanées, qui permettent de créer une musique inouïe, à la fois forte et subtile, ouverte, totalement à côté de ce qui se fait alors aux États-Unis dans la mouvance free – en Europe on trouve des expériences voisines – , et pourtant vivante et parfaitement de son époque. Un double-disque historique (90’) qui, non seulement comble un trou et documente le travail d’un musicien essentiel, mais enrichit également notre connaissances des musiques créées et jouées en cette période ô combien mouvementée et inventive.

AARDVARK JAZZ ORCHESTRA . Faces of Souls

Leo Records CD LR 877 OUI !

Le grand écart nous fait franchir quasiment un demi-siècle avec la parution du dernier disque de l’Aardvark Jazz Orchestra. Les lecteurs qui ont la gentillesse de suivre mes chroniques savent en quelle estime je tiens cet orchestre de jazz (je précise) que je considère, depuis des années, comme le plus beau big band du monde – certes, je suis loin de les connaître tous, mais j’attends qu’on me démente. La complexité et la précision de l’écriture, la somptuosité des arrangements, la subtilité des timbres, l’espace ouvert aux solistes (pour la plupart déjà présents il y a 25 ans dans le premier disque publié par Leo), conduisent à un résultat musical d’une parfaite lisibilité qui évite toute surcharge et toute boursouflure et ne se fait jamais au détriment du swing (j’insiste également). Mark Harvey possède une science de l’équilibre et de l’opposition des masses orchestrales peu commune et ne craint pas d’oser des alliages insolites et des rythmes complexes, Son orchestre “sonne”, les nuances ressortent, les couleurs vibrent, la puissance s’exprime à plein.
Sept pièces composent ce disque. Une funky enregistrée en 2015, celle au titre éponyme en 2018, où plane l’esprit de Charles Ives avec des superpositions rythmiques et des harmonies complexes, les cinq autres en 2019. Elles sont d’inégales durées et de types très différents, et toutes ont une signification. Deux, Consecration et Lament for the City, sont inspirées par la statue d’Augustus Saint-Gaudens au Robert Gould Shaw Memorial de Boston, qui rend hommage aux premiers Afro-Américains mobilisés durant la Guerre Civile, une autre, Of the People, vient d’une citation célèbre d’Abraham Lincoln, tandis que Greta (jouée en quintette avec Harvey au piano) se présente comme un signe d’encouragement à la jeune activiste Greta Thunberg. Parmi les solistes – ils le sont tous –, mentionnons Arni Cheatham (saxo alto), Phil Scarff (saxo ténor), Peter Bloom (flûte), K.C Dunbar et Jeanne Snodgrass (trompettes), Bob Pilkington (trombone), Bill Lowe (trombone basse/tuba), Richard Nelson (guitare)... pardon pour ceux que je ne cite pas, sans oublier les quatuors de cuivres, les trios de clarinettes et autres assemblages superbes. Piliers de l’orchestre, ils apportent leur contribution essentielle à la qualité musicale de ce grand œuvre.


www.americasmusicworks.com . www.aardvarkjazz.com . www.leorecords.com . www.orkhestra.fr