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Jazz : les relectures du passé, par Jacques Chesnel.

Les rencontres de répertoires et la création.

D 20 avril 2008     H 07:21     A Jacques Chesnel    


Les rencontres entre les Musiques de l’Ancien et du Nouveau Monde ont souvent abouti à la création d’œuvres originales… dont la « relecture » des différents répertoires.

Une attirance mutuelle

Un grand nombre de compositeurs de musique dite « classique » ou « contemporaine » (de Maurice Ravel à Pascal Dusapin en passant par Igor Stravinski) reconnaissent non seulement l’importance du jazz (sa noblesse et sa magie) mais aussi la place que cette véritable musique du XXième Siècle tient, de près ou de loin, dans leur œuvre ; quant à la plupart des grands interprètes (comme le violoniste Yehudi Menuhin, le trompettiste Maurice André), ils ont avoué la fascination qu’elle exerce sur eux.

Modern Jazz Quartet - « Pyramid » -  voir en grand cette image
Modern Jazz Quartet - « Pyramid »

De leur côté, certains créateurs de jazz (de Duke Ellington à Keith Jarrett) ont exprimé non seulement leur admiration pour les musiques européennes classiques ou contemporaines mais aussi l’influence que beaucoup de compositeurs (de Jean-Sébastien Bach à Serge Rachmaninov) ont eu sur leur univers musical ; à preuve les nombreux hommages rendus par eux où l’esprit l’emporte toujours sur la lettre ; il en est de même pour les jeunes musiciens de jazz envers leurs prestigieux aînés. Une autre voie, dénommée Third Stream (Troisième Courant), fut empruntée par certains compositeurs ou groupes (comme le saxophoniste Ornette Coleman ou le Modern Jazz Quartet dans lequel le pianiste John Lewis intègre l‘art de la fugue et du contrepoint) afin de réaliser une synthèse du jazz et des musiques dites savantes.

Jazz / Musique Classique : des aller - retour

D’abord, ce sont des emprunts. Ainsi le tchèque Anton Dvorák choisit-il pour thème du second mouvement de sa Symphonie N°5 dite Nouveau Monde (1895) le negro spiritual Goin’ Home. En 1915, le pianiste Scott Joplin présente le premier opéra noir, Treemonisha, mêlant ragtime, blues folk music et opérette européenne.

Ebony Concerto -  voir en grand cette image
Ebony Concerto

En 1936, Duke Ellington écrit Echoes of Harlem rebaptisé Concerto for Cootie (pour le trompettiste Cootie Williams) ; il compose au cours des années 1945-55 de longues « suites » concertantes où l’exotisme se conjugue à l’impressionnisme (comme dans The Perfume Suite) alors qu’à la même époque Igor Strawinski présente son Ebony Concerto interprété par l’orchestre de Woody Herman. Le violoniste Stéphane Grappelli improvise sur le Premier Mouvement du Concerto en Ré Mineur de Jean-Sébastien Bach et le pianiste virtuose Art Tatum propose sa version « jazzifiée » de l’Humoresque de Dvorák tandis que Bela Bartók crée Contrastes avec le clarinettiste de jazz Benny Goodman.

« Relectures »

Plus que de simples ou savantes adaptations, les œuvres nouvelles sont issues de la volonté d’un compositeur ou d’un musicien de s’emparer d’un matériau existant pour exprimer sa propre conception, sa vision (touche) personnelle, apporter un éclairage volontariste suite à une exploration-investigation, sa part d’émotion, d’ironie, de risque aussi (le pianiste Thelonious Monk et Smoke gets in your Eyes) ; il s’agit donc bien de « relecture », de recréation et/ou de récréation.

Il en fut ainsi avec Carmen (l’opéra de Georges Bizet, défini par Nietzsche comme l’opéra des opéras) revisité en 1958 par un groupe de jazzmen réunis autour du guitariste Barney Kessel) joyeusement bousculé, dé/joué et finalement « réinventé » (rythmes et timbres) par une bande d’iconoclastes en délire et s’en donnant à cœur joie … ce qui provoqua un beau scandale… notamment auprès des ayants-droits (en raison du non respect de l’œuvre initiale).

Martial Solal Dodecaband - « Plays Ellingron » -  voir en grand cette image
Martial Solal Dodecaband - « Plays Ellingron »

Au plus près de la partition originale (donc avec infiniment de respect) seront les travaux de Duke Ellington et de son arrangeur fétiche Billy Strayhorn sur les musiques pour ballet
que sont Peer Gynt de Edvard Grieg et Casse-Noisette de Piotr Tchaïkovski, prétextes à de nouvelles et somptueuses orchestrations dans lesquelles s’insèrent de pertinents solos. A leur tour, au cours de la dernière décennie du XXième siècle, certains des thèmes incontournables d’Ellington feront l’objet de relectures de belle facture par le clarinettiste Louis Sclavis (Ellington on the Air) et par le Martial Solal Dodécaband (Plays Ellington). Sclavis aura également dé/re/composé à sa manière certains extraits des opéras de Jean-Philippe Rameau (notamment Les Boréades) sous le titre générique Les Violences de Rameau. Dans son European Songbook, le Vienna Art Orchestra propose des versions désacralisées d’œuvres de Brahms, Satie, Schubert, Verdi et Wagner.

Le cas Gershwin

George Gershwin, le compositeur américain le plus connu dans le monde entier, est, notamment, l’auteur d’un opéra et d’une trentaine de chansons (« songs » tirés de ses comédies musicales) devenus des standards de jazz (véritables objets de culte depuis leur création) et qui font l’objet de relectures permanentes pouvant aller parfois jusqu’à la « déstandardisation » totale ou partielle (transformation, prolongation, réappropriation) ; ainsi le nouveau thème Salt Peanuts « transfiguré » par Dizzy Gillespie sur les harmonies de base de I Got Rhythm.

Les pianistes majeurs de l’histoire du jazz moderne (d’Art Tatum à Keith Jarrett en passant par Erroll Garner, Bill Evans et Herbie Hancock) ont inscrit à leur répertoire ces « tremplins » magiques qui mettent en évidence leurs qualités d’invention (improvisation = composition). Miles Davis et l’arrangeur Gil Evans expriment leur vision-conception de l’opéra Porgy and Bess dans laquelle le trompettiste interprète tous les « vocaux » des protagonistes.

Les Grands Textes du Jazz

Au cours de la constante évolution du jazz (et même pendant ses principales révolutions : le be-bop, le free jazz), de grands créateurs paient leur tribut à son répertoire (ainsi Charlie Parker jouant quelques standards, accompagné par un orchestre à cordes ou bien John Coltrane, alors en pleine fureur créatrice, relisant les plus suaves des ballades). Depuis quelques années, le trompettiste Wynton Marsalis (également compositeur, interprète « classique » et « jazz », directeur du département jazz de l’institution culturelle Lincoln Center de New York) a entrepris de réhabiliter le passé du jazz, ce qui lui vaut d’être considéré soit comme un « conservateur », soit comme le promoteur d’une identité culturelle, celle du patrimoine de la musique afro-américaine tout entier.

Caratini Jazz Ensemble - « Darling Nelly Grey » -  voir en grand cette image
Caratini Jazz Ensemble - « Darling Nelly Grey »
Label Bleu

Dans son disque Whisper Not, enregistré à Paris, le pianiste Keith Jarrett (lui aussi interprète bivalent) joue des compositions signées par des musiciens du style be-bop avec respect ET innovation, relecture à sa manière de chefs-d’œuvre intemporels.
Le contrebassiste Patrice Caratini, quant à lui, débute un cycle consacré aux « grands textes du jazz » en proposant d’abord Darling Nellie Gray, variations sur la musique de Louis Armstrong par le Caratini Jazz Ensemble. Plutôt que copie conforme, cette relecture de thèmes enregistrés par le génial trompettiste est résolument actuelle, à la fois savante et ludique. Caratini, organisateur d’univers musical, compare à juste titre, certains disques (traces historiques) aux grands manuscrits, chefs-d’œuvre littéraires, philosophiques… et musicaux de tous les temps.

Faire revivre le passé par et dans le présent, telle est l’une des nombreuses voies et voix du jazz d’aujourd’hui.

> Jacques Chesnel (... à la fin du XXème siècle, écrit en 2000)