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[Sons d’Hiver 2013] Tortoise joue free !

Tortoise & Guests à Créteil – Festival Sons d’Hiver, 23 février.

D 4 mars 2013     H 20:34     A Edouard Hubert    


Bien que l’étiquette « post-rock » accolée au groupe originaire de Chicago depuis son album éponyme en 1994 ait été constamment remise en question par Tortoise lui-même et par ses approches musicales les plus diverses et variées (et parmi elles, part importante : le jazz), et même si le festival Sons d’Hiver draine en son nom un fort esprit d’ouverture et de rencontres esthétiques, il faut bien avouer que de voir ce mythique groupe de la scène rock en plateau final d’un festival estampillé jazz nous a quelque peu questionné.

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Tortoise & Guests - Festival Sons d’Hiver 2013
© Oleo Films / Arte Live Web

Mais en y regardant de plus près, on s’est aperçu que ça n’était pas juste Tortoise, mais « Tortoise & Guests » qui était inscrit sur le programme. Pour faire court, le groupe a composé une longue pièce de trois quarts d’heure pour un instrumentarium plus vaste qu’à l’accoutumée, écrite à l’origine pour partager la scène avec de jeunes musiciens chicagoans (trois sont présents ici). Mais la particularité de cette création pour Sons d’Hiver, c’est que ce concert initie le « pont » entre musiciens américains et français, objectif du projet The Bridge sous la houlette d’Alexandre Pierrepont, qui a pris soin de choisir pour la rencontre trois jeunes improvisateurs français, Aymeric Avice, Antonin-Tri Hoang et Julien Deprez, tous adeptes de la spontanéité du geste et naviguant eux-aussi sur les frontières des styles. Une création qui se présentait à la fois comme à-propos et originale, donc.

À-propos, elle le fut, car le résultat sonore s’est avéré à de nombreuses reprises proche d’un « son jazz ». Les membres de Tortoise à droite de la scène, les « guests » à gauche, se faisant face, formant un arc de cercle autour des deux batteries centrales, à l’image de la pièce jouée. À la différence des couleurs habituelles du groupe, la plupart des arrangements ont donc sonné typiquement « grand ensemble de jazz moderne » (dû notamment à la présence des soufflants, flûte, trompette, sax alto ou clarinettes), tantôt modales et posées, tantôt libres, comme cette ouverture d’où, des trémolos de claviers et guitares, s’échappa un continuum improvisé de bois et cuivre, et d’électronique bien dosée.

On ne s’attardera pas à décrire la pièce en détail : les caméras d’Arte n’étaient jamais loin de la scène pour capter l’événement (les intéressés cliqueront sur le lien ci-dessous pointant sur la vidéo du concert, en ligne pendant 6 mois).

Nicole Mitchell avec Tortoise & Guests - Festival Sons d'Hiver 2013 -  voir en grand cette image
Nicole Mitchell avec Tortoise & Guests - Festival Sons d’Hiver 2013
© Oleo Films / Arte Live Web

Cependant, quelques moments particuliers méritent d’être notés. Les deux plus grandes claques esthétiques furent (évidemment ?) les deux thèmes (ou riffs) « Tortoise signature ». Le premier, cours riff cyclique de basse-guitare, support au thème initial et au solo de trompette bruitiste d’Aymeric Avice (oui, il y avait des solos de trompette… du jazz, on vous dit !), aboutissant un grand moment d’énervement collectif qui, encadré par l’introduction du morceau et l’improvisation de grand piano par Jim Baker à tri-chemin entre Cecil Taylor, sérialisme et Keith Tippett, n’a pas été sans nous évoquer le style de l’ensemble Centipède (grand orchestre britannique entre rock, jazz et autres, qui connu quelques heures de création durant les seventies sous l’égide du dernier pianiste pré-cité). Le second sera le long riff final, typiquement « tortoisien », sur un rythme faussement régulier, et dont les décalages prétextèrent à la modulation ou au retour à la fondamentale, pour aboutir au tutti de l’ensemble dans une pure énergie rock.

Entre les deux : il y aura eu des heurs et du moins bien. Une oreille se laissant emporter par la cohésion du son de groupe en train de se faire et une autre qui, par moment, en saisissait trop les strates et la séparation des éléments (ce qui est bien souvent l’écueil des créations, projets sinon matures dans la conception, ne le sont pas toujours dans la pratique). La virtuose et inspirée flûtiste Nicole Mitchell, plus habituée au répertoire que ses comparses français, s’est avérée grande improvisatrice de circonstance, mais trop présente dans l’ensemble. Julien Deprez s’est trouvé desservi par le son de façade (mais un visionnage rapide de la vidéo d’Arte paraît résoudre cette impression du live. Il le mérite) Notons tout de même un Antonin-tri Hoang pas dépaysé dans cette approche libre et répétitive, au sein de laquelle il a pu offrir des improvisations mêlant esthétique free avec clarté du phrasé et du timbre à l’alto. Quant au solo de Jeff Parker, guitariste attitré de Tortoise, il fut un bijou de sincérité mélodique, arborant un son jazz pour présenter une conduite pop inventive d’une fausse naïveté.

Le concert se termina sur une plus courte pièce à la saveur clairement « minimaliste répétitive américaine ». Quand Tortoise compose pour une formation élargie avec ses habituels procédés, cela peut rapidement tomber dans des univers connus : pour dire les choses simplement, on était ici très proche des Terry Riley et autres Philip Glass. Mais pas de problème, l’envoûtement fut bien réel. Léger bémol concernant ce dernier morceau : le batteur invité J.T. Bates, rayonnant sur la pièce maîtresse, a trop marqué les rythmes répétitifs en micro-décalages selon nous inappropriée à la couleur énoncée (peut-on faire swinguer Steve Reich ? C’est une question à laquelle nous ne répondrons pas ici).

Les lumières se rallument, le message est clair : pas de rappel. On regarde sa montre : une heure a passé déjà. On ne s’en était pas rendu compte. Un seul (petit) regret émerge alors à notre esprit : « Tortoise & Guests », c’était trop court !

À noter que Mike Ladd et Saul Williams partageaient avec leur matériel électronique la scène pour une première partie dont la lecture poétique et complice du flow et du rythme binaire nous a presque réconcilié avec un certain versant du hip-hop.


> Tortoise & Guests à la Maison de Arts de Créteil – Festival Sons d’Hiver, samedi 23 février.
Tortoise & Guests : Dan Bitney : percussions, clavier, basse, saxophone, marimba, vibraphone / Doug McCombs : guitare, lap stell, basse / Jeff Parker : guitare, basse / John Hernon : claviers, vibraphone, batterie / John McEntire : batterie, vibraphone, clavier, synthétiseur, guitare
Guests : Nicole Mitchell flûte / Jim Baker piano, claviers / J.T. Bates batterie / Antonin-Tri Hoang saxophone alto, clarinettes / Julien Desprez guitare / Aymeric Avice trompette


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