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« C’était en 2013 » - 3e séance de rattrapage !

mars > décembre 2013 : 25 disques chez Leo Records.

D 6 février 2014     H 11:06     A Jean Buzelin    


Il est grand temps de clore nos séances de rattrapage, l’année 2014 commence à s’installer avec son cortège de nouveautés qui atterrissent sans trêve dans la boîte aux lettres. Mais le morceau choisi pour cette dernière séquence est volumineux : vingt-cinq CD parus entre mars et décembre chez Leo Records. J’ai souvent montré, dans mes chroniques, combien j’appréciais cette maison de disques totalement indépendante fondée par Leo Feigin, russe installé en Angleterre depuis des décennies mais toujours à l’écoute des sons venus du Grand Est. Pour une présentation plus détaillée de ce label que je suis attentivement depuis ses débuts il y a plus de trente ans, je renvoie le lecteur à de précédentes chroniques (Cf. Culturejazz - Leo Records Panorama 1, 25/05/2012).
Le temps ne me permettant plus de détailler chacune de ces vingt-cinq précieuses rondelles, je n’en ferai qu’une brève présentation en commençant, cela va de soi, par une huitaine de disques de musiciens russes et baltes.

Kruglov / Lapin / Sooäär / Yudanov : « Military Space » -  voir en grand cette image
Kruglov / Lapin / Sooäär / Yudanov : « Military Space »
Leo Records / Orkhêstra

Parmi les jeunes Russes les plus remarquables, et déjà remarqués chez Leo (Leo Records Panorama 1), le multi-saxophoniste Alexey Kruglov, le saxophoniste-clarinettiste Vlady Bystrov et le pianiste Alexey Lapin sont à nouveau à l’honneur, ensemble ou séparément.
Le quartette d’Alexey Kruglov propose un « Military Space » qui peut s’entendre comme un parcours en huit épisodes créés collectivement. Le démarrage est intense : un free dur, compact, qui prélude une musique en général très forte (strong, powerful) et brillante. Au piano lyrique, généreux, extrêmement présent et répondant d’Alexey Lapin, s’ajoute le jeu jazzy/bluesy de l’étonnant guitariste estonien Jaak Soäär. Au delà de l’énergie, de la puissance de jeu, on devine une grande conscience de l’acte musical qui anime les protagonistes. « La crème de la crème » (en français dans le texte) de la nouvelle musique russe. OUI !

Une autre musique dense, tendue, évolue sur la corde raide dans une recherche permanente d’équilibre, mais en avançant beaucoup plus lentement, par touches, en pointillés, notamment grâce au jeu minimaliste et pertinent de Lapin, qu’entourent Vlady Bystrov et la flûtiste américaine Helen Bledsoe. Dix pièces qui forment une musique très pointue, souvent prenante et qui retient l’auditeur en haleine. Un remarquable exemple de l’improvisation issue du jazz lorsque qu’elle rejoint la musique contemporaine occidentale pour le meilleur. OUI !

Bystrov / Bledsoe / Lapin : « Trioloque » -  voir en grand cette image
Bystrov / Bledsoe / Lapin : « Trioloque »
Leo Records / Orkhêstra
Bystrov / Pett / Poll : « The Enchanted 3 » -  voir en grand cette image
Bystrov / Pett / Poll : « The Enchanted 3 »
Leo Records / Orkhêstra
Anton Pett / Christoph Baumann Duo : « Northwind Boogy » -  voir en grand cette image
Anton Pett / Christoph Baumann Duo : « Northwind Boogy »
Leo Records / Orkhêstra

On retrouve Bystrov dans un autre trio et dans un contexte assez voisin du disque précédent. Le pianiste est ici l’Estonien Anto Pett (Leo Records Panorama 1). Dans huit séquences d’improvisation libre, ils entourent la chanteuse, également estonienne, Anne-Liis Poll, performeuse qui exploite un large spectre, allant des vocalises aux hurlements. La musique est assez abrupte, parfois violente, aléatoire, contrastée… et formidablement maîtrisée.

Anto Pett est rejoint par le Suisse Christoph Baumann pour un duo de piano improvisé où l’on passe d’une séquence échevelée à des zones plus calmes, voire méditatives, puis à des parties plus percussives, des ruissellements de notes, etc. Plus qu’un échange, il se produit entre les deux pianistes une véritable osmose tant ils sont réactifs l’un envers l’autre. Cela conduit à une ampleur sonore et une dimension spectrale assez impressionnantes.

Un autre duo réunit deux maîtres de l’improvisation, le pianiste Simon Nabatov (Leo Records Panorama 1) qu’on ne présente plus, et le saxophoniste allemand Matthias Schubert. Alors qu’ils ont commencé à jouer ensemble il y a près de 30 ans, ils enregistrent en duo pour la première fois. Les dix Descriptions improvisées permettent d’apprécier le discours sinueux du saxo-ténor et le piano enveloppant, orchestral, de Nabatov. Leurs jeux réciproques, contrôlés, voire opposés mais parfaitement complémentaires vont à l’aventure avec une rare maîtrise.

Matthias Schubert / Simon Nabatov : « Descriptions » -  voir en grand cette image
Matthias Schubert / Simon Nabatov : « Descriptions »
Leo Records / Orkhêstra
VocColours & Alexey Lapin : « zvuKlang » -  voir en grand cette image
VocColours & Alexey Lapin : « zvuKlang »
Leo Records / Orkhêstra
Ahsan / Guyvoronsky / Kutcherov : « Around Silence » -  voir en grand cette image
Ahsan / Guyvoronsky / Kutcherov : « Around Silence »
Leo Records / Orkhêstra

Nous retrouvons Alexey Lapin en compagnie d’un quatuor vocal mixte allemand, VocColours ; un ensemble original, assez « déconstruit », utilisant onomatopées, bruitages, vociférations, murmures, grondements, éructations… Le pianiste ponctue, circule entre les voix, tisse une trame, installe des nappes sonores… avant un final un peu délirant.

Autre curiosité : la rencontre entre l’excellent trompettiste Vyacheslav Guyvoronsky (Leo Records Panorama 1), un chanteur indien qui joue d’une sorte de sitar, et d’un joueur de tablas. Une longue pièce en forme de raga se poursuit avec trois autres improvisations. L’ensemble, parfois envoûtant, n’échappe pas parfois à une certaine monotonie.

Et je garde pour la fin de cette tranche russe, Goat’s Notes, groupe formidable formé par six jeunes musiciens pleins d’idées, et dont le premier CD m’avait enthousiasmé (Cf. Culturejazz - Europe Express, 01/03/2013). Ils transforment l’essai avec panache à travers vingt compositions collectives variées et débridées qui ont l’air de partir dans tous les sens… Mais ne nous fions pas aux apparences : tout se tient, car ils ont tout assimilé, tout digéré, tout compris et abordent avec jubilation tous les genres dans une optique réelle de création. Et ce sont des instrumentistes de première bourre, d’où la réussite totale de leur entreprise. OUI !

Goat's Notes : « Wild Nature Executive » -  voir en grand cette image
Goat’s Notes : « Wild Nature Executive »
Leo Records / Orkhêstra
Grid Mesh : « Live In Madrid » -  voir en grand cette image
Grid Mesh : « Live In Madrid »
Leo Records / Orkhêstra
Joachim Gies Ensemble X : « Mnemosyne » -  voir en grand cette image
Joachim Gies Ensemble X : « Mnemosyne »
Leo Records / Orkhêstra

Poursuivons à présent avec deux groupes allemands. Grid Mesh, composé de musiciens chevronnés, est un quartette régulier qui pratique l’improvisation collective dans ce qu’elle a de plus libre (free). La musique est forte, tendue, ouverte, parfois rude, parfois plus aérée. On remarquera le jeu sinueux et lyrique du saxophoniste Frank Paul Schubert (le moins connu des quatre) qui glisse ses volutes entre la rugosité du trombone et les sons éraillés et grinçants de la guitare.

Le saxophoniste Joachim Gies est un fidèle du label Leo Records. On l’avait apprécié à plusieurs reprises dans Not Missing Drums Project, une formation imposante, ambitieuse et originale dont il est l’un des fers de lance, dans différents ensembles où la voix est souvent très présente, et en solo. À la tête ici de son Ensemble X, il conduit une musique très raffinée et élaborée, en six parties réunies sous le titre « Mnemosyne », du nom du poème de Hölderlin que récite, avec un second texte signé Kafka, le comédien Gerd Wameling. La musique, qui semble arriver souvent de l’arrière-plan, joue beaucoup sur les résonances (le vibraphone), circule entre l’air et les sons, dans l’espace, les rythmes intérieurs, le langage, les passages improvisés ou finement orchestrés… Une musique fascinante et d’une grande beauté qui ne s’inscrit certes pas dans le jazz tel qu’on peut l’entendre, mais qui ouvre nombre de possibles. OUI !

Aussi étrange mais plus spontanée, « Noru Ka Soru Ka » réunit les duettistes Mike Nord et Georg Hofmann (Cf. Culturejazz - Petit tour d’Europe, 10/09/2010) et le chanteur Makoto Matsushima qu’ils avaient rencontré en 2006 lors d’une tournée au Japon. Musiciens imprégnés de jazz et improvisateurs ouverts, l’Américain et le Suisse, complices depuis 30 ans, tentent de trouver un langage entre les deux cultures. Utilisant beaucoup l’électronique et les percussions, ils offrent un cadre à la voix aiguë, métallique et éraillée, souvent cassée, parfois juvénile, du chanteur japonais. Le résultat est troublant, sauf si l’on a quelque familiarité avec les musiques extrême-orientales.

Mike Nord / Georg Hofmann / Makoto Matsushima : « Noru Ka Soru Ka » -  voir en grand cette image
Mike Nord / Georg Hofmann / Makoto Matsushima : « Noru Ka Soru Ka »
Leo Records / Orkhêstra
Brennan / Madjalani / Jencarelli : « Pilgrims » -  voir en grand cette image
Brennan / Madjalani / Jencarelli : « Pilgrims »
Leo Records
Feichtmair / Pröll / Winter : « Trio Now ! » -  voir en grand cette image
Feichtmair / Pröll / Winter : « Trio Now ! »
Leo Records / Orkhêstra

Nouvel opus d’un musicien dont les réalisations discographiques ne se comptent plus, John Wolff Brennan (Cf. Culturejazz - Petit voyage en Suisse, 26/12/2012) entreprend cette foi un pèlerinage avec deux compagnons, Tony Majdalani et Marco Jencarelli — trois émigrés en Suisse : le premier venu d’Irlande, le second né à Haïfa, le troisième d’origine calabraise. Nos trois pèlerins visitent ainsi de nombreux sites, sont confrontés à des ambiances diverses, régissent selon les éléments et s’accordent, au gré des rencontres, sept moments de méditation répartis parmi les dix-huit plages regroupées en trois parties distinctes. Pour se faire, ils ont fait provision d’une grande quantité d’instruments variés. Nous les suivons volontiers dans leur périple montagnard et spirituel, attachant nos pas à celui de trois musiciens honnêtes et généreux. Accompagné d’un livret de 16 pages qui vous en dira beaucoup plus, ce disque est un exemple de la meilleure world music, lorsque ce terme n’est pas dévalué par le fourre-tout habituel et le bizness qui l’entoure.

Un petit détour par l’Autriche nous fait découvrir « Trio Now ! », un jazz ouvert et exigeant proposé par Tanja Feichtmair au son plein et au discours tantôt sinueux, tantôt heurté et écorché et inventif à l’alto, Uli Winter au violoncelle pizzicato profond (un rôle de contrebasse dans un registre différent — rappelons-nous Sam Jones, Ron Carter) ou plus strident à l’archet, et Fredi Pröll, batteur puissant et sans cesse en relance. Le jazz actuel dans ce qu’il a de meilleur — je place volontiers ce travail du côté de ceux de John Hébert ou de Tom Rainey.

Arrigo Cappelletti nous fait franchir les Alpes et nous ramène vers un jazz qui prend appui sur un socle post bop, pour mieux s’en éloigner lorsque la musique, très bien écrite — le pianiste signe presque toutes les compositions — permet l’ouverture vers d’autres champs. Nous l’avions découvert en quartette avec le saxophoniste Giulio Martino (Cf. Culturejazz - Leo Records Panorama 2, 04/06/2012) que l’on retrouve comme soliste inspiré, le trompettiste Sergio Orlandi lui offrant un beau contrepoint. Notons que la paire rythmique est norvégienne, ce qui démontre que les tempéraments et les héritages différents peuvent s’accorder pour le meilleur.
Cessons donc d’opposer la froideur nordique à la chaleur méditerranéenne ! Et pour faire bonne mesure, ce très beau disque rassemblera tous les amateurs, quels que soient leurs goûts. OUI !

Arrigo Cappelletti Quintet : « Hot Music » -  voir en grand cette image
Arrigo Cappelletti Quintet : « Hot Music »
Leo Records / Orkhêstra
Swedish Mobilia : « Did You Hear Something ? » -  voir en grand cette image
Swedish Mobilia : « Did You Hear Something ? »
Leo Records / Orkhêstra
Scoolptures : « Please Drive-by Carefully » -  voir en grand cette image
Scoolptures : « Please Drive-by Carefully »
Leo Records / Orkhêstra

Dans le même Leo Records Panorama 2, nous avions également fait connaissance avec le trio italien Swedish Mobilia. Leur démarche, très éclatée, électrique, au son lourd, se situe plus dans « l’air du temps ». La musique progresse par à-coups, par paquets, par conglomérats. Il y a un gros travail de recherche sur l’utilisation de l’électronique, dans lequel vient s’incruster avec bonheur le trompettiste-bugliste Luca Aquino à quatre reprises. Ce disque est une étape significative dans la progression du groupe.

Autre travail de recherche faisant largement appel aux instruments et appareils électroniques, celui du quartette Scoolptures qui propose un travail basé sur les peintures, traces, empreintes, tags, du célèbre street artist Bansky. Il en résulte une sorte de transposition sonore graphique qui forme la matière de vingt-quatre pièces réunies sur deux CD sensiblement différents d’ailleurs. Ici également, un souffleur, Achille Succi, s’inscrit parfaitement dans cet environnement futuriste très élaboré et apporte une certaine jazzité à cette démarche résolument contemporaine. Notons pour les oreilles sensibles que le son d’ensemble est beaucoup plus léger que chez Swedish Mobilia.

C’est seulement le troisième disque du contrebassiste et chef d’orchestre Enrico Fazio paru chez Leo en dix ans, et aussi le troisième qui parvient à mes oreilles. Et, comme pour les précédents, je suis séduit et emballé par la musique écrite, arrangée et jouée par ce musicien italien majeur qui mériterait une bien plus large reconnaissance chez nous. Adepte des moyennes formations déployant une riche palette, et dans lesquelles figure toujours un violon, il couvre un large éventail de timbres qu’il sait faire sonner à merveille. Il sait aussi s’entourer de brillants et fidèles solistes comme Alberto Mandarini, Gianpiero Malfatto, Francesco Aroni Vigone, et il forme une paire rythmique inamovible avec Fiorenzo Sordini, ce dernier étant un peu le Dannie Richmond de ce Mingus italien, si j’ose cette comparaison. Si ce disque, composé de huit pièces remarquablement abouties, est un peu moins « ouvert », débridé que les précédents, il gagne en cohésion et en rendu, et réserve son lot de passages contrastés et jubilatoires. Du jazz et du meilleur ! OUI !

Enrico Fazio Critical Mass : « Shibui » -  voir en grand cette image
Enrico Fazio Critical Mass : « Shibui »
Leo Records / Orkhêstra
Antonio Bertoni : « 1/2 h(our) drama » -  voir en grand cette image
Antonio Bertoni : « 1/2 h(our) drama »
Leo Records / Orkhêstra
Blazing Flame : « Play High Mountain Top » -  voir en grand cette image
Blazing Flame : « Play High Mountain Top »
Leo Records / Orkhêstra

Nous quittons l’Italie avec un projet assez ahurissant : un raclement systématique et obsessionnel des cordes de la contrebasse dans un même registre durant près de 37 minutes ! En résonance avec le “A one hour drama“ du grand plasticien Joseph Beuys, Antonio Bertoni s’est lancé dans cette performance jusqu’au-boutiste, systématique, que d’aucuns pourront trouver vaine ou inutile. On dépasse en effet les temps joyeux de la free music de Maarten Altena ou de la kaput music de Peter Kowald naguère, et de l’improvisation sans filet de Joëlle Léandre, même si cette performance semble se rattacher à cette esthétique (sic). Ici, on peut dire qu’il n’y a RIEN, simplement le mouvement, sans contraintes ni limites… avec pourtant un commencement et une fin. Le néant ou l’absolu au choix.

Une petite halte britannique à la rencontre du chanteur et poète Steve Day qui a réuni un ensemble, Blazing Flame, lequel apporte couleurs et reliefs aux douze chansons (dont les paroles sont reproduites dans le livret). Il faut surtout souligner la présence de Julie Tippetts qui ajoute, souvent avec un léger décalage, sa voix à celle de Day. Son mari Keith Tippett est également de la partie et tous les musiciens prennent du plaisir à jouer cette musique, très « jazz pop anglaise », de leur génération. Le climat d’ensemble, comme la thématique et les sujets traités, nous ramène en effet aux seventies, ce qui n’enlève rien à leur fraîcheur.

Le pont entre l’Europe et les Etats-Unis s’opère avec l’Ensemble Montaigne qui interprète Anthony Braxton. Cet orchestre de chambre contemporain de Lucerne comprend dix musiciens virtuoses qui savent naviguer entre exécution parfaite — l’écriture de Braxton est difficile, les partitions complexes — et sens de l’improvisation. L’ensemble est placé sous la direction de Roland Dahinden, compositeur, tromboniste (Cf. Culturejazz - Petit voyage en Suisse, 26/12/2012) et grand connaisseur de l’œuvre de Braxton dont il fut l’assistant durant plusieurs années à la Wesleyan University et avec qui il enregistra. La pièce ici proposée est un montage de sept compositions enchaînées de 50 minutes. Les musiciens savent faire ressortir à merveille tous les contrastes et nuances des différentes pièces qui forment un tout parfaitement cohérent et passionnant à suivre. Même si on aimerait entendre plus souvent le saxophoniste dans son versant jazz, ce disque nous rappelle une fois de plus qu’Anthony Braxton est un grand compositeur contemporain (comme il ne s’agit pas du tout de jazz, je ne mettrais pas le OUI mérité mais chacun comprendra).

Anthony Braxton / Ensemble Montaigne : « (bau 4) 2013 » -  voir en grand cette image
Anthony Braxton / Ensemble Montaigne : « (bau 4) 2013 »
Leo Records / Orkhêstra
Perelman / Shipp / Parker / Cleaver : « Serendipity » -  voir en grand cette image
Perelman / Shipp / Parker / Cleaver : « Serendipity »
Leo Records / Orkhêstra
Perelman / Shipp / Bisio / Dickey : « The Edge » -  voir en grand cette image
Perelman / Shipp / Bisio / Dickey : « The Edge »
Leo Records / Orkhêstra

Et je terminerai brièvement par un musicien dont nous avons souvent parlé et dont la production discographique, particulièrement chez Leo Records, s’avère prolifique : vingt-six disques dont onze en un an et demi ! Il s’agit du saxophoniste-ténor de Brooklyn d’origine brésilienne Ivo Perelman. _ Compte tenu de la cohérence, de la progression quasi monolithique de son œuvre, d’un choix esthétique brut revendiqué : un post free jazz parfaitement assumé, et de la fidélité des partenaires qui l’entourent, on pourrait expédier l’affaire en deux coups de cuiller à pot en disant que tous ses disque se ressemblent et qu’il en enregistre beaucoup trop ! Mais l’argument ne tient pas. Tous les disques de Thelonious Monk ne se ressemblent-ils pas ? Et l’on pourrait citer des dizaines de compositeurs et de solistes de jazz dans ce cas. Et ceux de David S. Ware dont Perelman est si proche et qui s’entoure des mêmes musiciens ?

Ces cinq nouvelles productions s’inscrivant exactement dans la lignée des précédentes, je renvoie donc le lecteur à des chroniques plus détaillées (Cf. Culturejazz - Leo Records Panorama 3, 11/07/2012, et Gratkowski et Perelman : 3x2 sax !, 24/01/2013). Signalons que le pianiste Matthew Shipp est présent dans tous ces disques où n’apparaît pas de leadership, tous les musiciens sont sur le même plan et toutes les compositions/improvisations sont cosignées.

« Serendipity » a été enregistré en quartette, et quel quartette avec William Parker et Gerald Cleaver ! Une seule pièce de 43 minutes compose ce disque. Perelman délivre un discours très expressif, écorché parfois jusqu’au cri, il a du souffle et ne le reprend que brièvement, laissant le trio continuer à avancer, ou s’arrêter pendant un court solo de contrebasse.

Six mois plus tard, dans la foulée de « The Clairvoyant » (3x2 sax), « The Edge » présente un autre quartette avec Michael Bisio et Whit Dickey. On suit évidemment la progression « aylérienne » du ténor, ses circonvolutions, ses montées et descentes, et l’on perçoit parfois une bribe de mélodie que le saxophoniste intègre à la manière d’une citation. Il joue sans arrêt d’un bout à l’autre des neuf morceaux, mais l’on s’attardera sur le jeu de piano « orchestral » de Matthew Shipp et son sens du contrepoint.

Quelques mois plus tard, Perelman et Shipp ont enregistré une longue série de duos qui devraient faire l’objet de trois volumes. En voici treize dans « The Art of The Duet » premier chapitre, qui est une sorte de quintessence paradoxale entre le dépouillement et la plénitude. La complicité entre les deux musiciens, qui ont joué si souvent ensemble dans des formules différentes, s’impose ici admirablement. Le jeu insistant du pianiste n’est pas pour rien dans ce tempo sous-jacent et souple (le swing) que l’on ressent dans le meilleur free jazz américain. Notons, parmi les textes du livret, celui de Dave Liebman qui ne tarit pas d’éloges sur son confrère saxophoniste. OUI !

Perelman / Shipp : « The Art of The Duet - Vol. 1 » -  voir en grand cette image
Perelman / Shipp : « The Art of The Duet - Vol. 1 »
Leo Records / Orkhêstra
Perelman / Shipp / Maneri : « A Violent Dose of Anything » -  voir en grand cette image
Perelman / Shipp / Maneri : « A Violent Dose of Anything »
Leo Records / Orkhêstra
Perelman / Shipp / Dickey / Cleaver : « Enigma » -  voir en grand cette image
Perelman / Shipp / Dickey / Cleaver : « Enigma »
Leo Records / Orkhêstra

Enregistré en mai dernier, « A Violent Dose of Anything » est la musique d’un film du même titre réalisé par le cinéaste brésilien Gustavo Galvao. Pour l’occasion, Perelman a demandé à l’altiste (violon) Mat Maneri de se joindre à eux deux, et ne s’est imposé aucune règle formelle pour répondre à cette commande qu’il a traitée à la manière de ses autres disques.
Résultat excellent.

Enfin, dans ce même cycle, Perelman et Shipp sont entourés de leurs deux batteurs familiers, Whit Dickey et Gerald Cleaver dans « Enigma », titre de la première des huit pièces du disque, et dernier volet provisoire de la quête obstinée du saxophoniste, une quête qui rejoint celle de John Coltrane lorsque celui-ci installa Rashied Ali à côté d’Elvin Jones. Ici, les deux percussionnistes, très différents l’un de l’autre, jouent ensemble, mais ne sont pas sollicités dans tous les morceaux, de belles parties saxo/piano s’intercalant entre ceux en quartette. Et ils sont parfois laissés seuls face à face en duo.
À ceux qui ne sont pas encore familiers avec l’univers intense et enflammé de Ivo Perelman, je recommanderais volontiers ce dernier opus, auquel j’aurais attribué un OUI si mon goût personnel ne m’avait pas porté sur « The Art of The Duet ».


> Les références (dans l’ordre des numéros) :

> Ahsan / Guyvoronsky / Kutcherov : « Around Silence » – Leo Records LR 660
N. Ahsan (vo, swarmandal), V. Guyvoronsky (tp, fl), D. Kutcherov (tabla, perc).
Saint-Pétersbourg, 12 juillet 2012 ?

> Bystrov / Bledsoe / Lapin : « Trioloque » – Leo Records LR 663
Vlady Bystrov (cl, acl, as), Helen Bledsoe (fl), Alexey Lapin (p).
Saint-Pétersbourg, 4 janvier 2013.

> Brennan / Madjalani / Jencarelli : « Pilgrims » – Leo Records LR 664
John Wolff Brennan (p divers, glockenspiel, harmonium, sifflet, kalimba, melodica…), Tony Majdalani (perc, berimbo, darbuka, djembe, coquillages, vo…), Marco Jencarelli (acoustic & elec. g).
Lucerne, 10 mai 2011 & 17 juin 2012.

> Perelman / Shipp : « The Art of The Duet - Vol. 1 » – Leo Records LR 665
Ivo Perelman (ts), Matthew Shipp (p).
Brooklyn (NY), septembre 2012.

> Perelman / Shipp / Bisio / Dickey : « The Edge » – Leo Records LR 667
Ivo Perelman (ts), Matthew Shipp (p), Michael Bisio (b), Whit Dickey (dm).
Brooklyn (NY), juin 2012.

> Perelman / Shipp / Parker / Cleaver : « Serendipity » – Leo Records LR 668
Ivo Perelman (ts), Matthew Shipp (p), William Parker (b), Gerald Cleaver (dm).
Brooklyn (NY), novembre 2011.

> Anton Pett / Christoph Baumann Duo : « Northwind Boogy » – Leo Records LR 669
Anto Pett & Christoph Baumann (p).
_ Zürich, 13 novembre 2012.

> Arrigo Cappelletti Quintet : « Hot Music » – Leo Records LR 670
Sergio Orlandi (tp), Giulio Martino (ss, ts), Arrigo Cappelletti (p), Adrian Myhr (b), Tore Sandbakken (dm).
Milan, 30-31 janvier 2013.

> Scoolptures : « Please Drive-by Carefully » – Leo Records LR 671/2
Nicola Negrini (b, metallophone, live electronics), Achille Succi (as, bcl, live electronics), Philippe “Pipon“ Garcia (dm, prep. G ; live electronics), Antonio Della Marina (sinewaves, live electronics).
18-19 juin 2012.

> Swedish Mobilia : « Did You Hear Something ? » – Leo Records LR 673
Andrea Bolzoni (g, live electronics), Dario Miranda (b, live electronics), Daniele Frati (dm, perc) + Luca Aquino (tp, flh, live electronics).
Milan, décembre 2012.

> Feichtmair / Pröll / Winter : « Trio Now ! » – Leo Records LR 674
Tanja Feichtmair (as, bcl), Uli Winter (cello, vo), Fredi Pröll (dm, vo).
Ulrichsberg, 29 mai 2012.

> Kruglov / Lapin / Sooäär / Yudanov : « Military Space » – Leo Records LR 675
Alexey Kruglov (as, ts, cor de basset, fl…), Alexey Lapin (p, p préparé), Jaak Sooäär (g, electronics), Oleg Yudanov (dm, perc).
Yaroslavl (Russie), 17 novembre 2011.

> Grid Mesh – Leo Records LR 677
Johannes Bauer (tb), Frank Paul Schubert (as, ss), Andreas Willers (g), Willi Kellers (dm, p).
Madrid, 17 février 2011.

> Enrico Fazio Critical Mass : « Shibui » – Leo Records LR 678
Alberto Mandarini (tp, flh), Gianpiero Malfatto (tb, euphonium, fl), Adalberto Ferrari (cl, bcl, cbcl), Francesco Aroni Vigone (ss, as), Gianni Virone (ts, bs, fl), Luca Campioni (vln), Enrico Fazio (b, balafon), Fiorenzo Fiordini (dm) + overdubbing : Paolo Rolandi (kbd), Simone Fazio(vo).
Agliano Terme, 2-3 juin & 22 septembre 2012.

> Joachim Gies Ensemble X : « Mnemosyne » – Leo Records LR 679
Ensemble X : Gesine Nowakowski (soprano vo), Joachim Gies (sis, ss, as, ts, fl, bfl…), Florian Juncker (tb), Franz Bauer (vib), Denis Stilke (perc) + Gerd Wameling (speech).
Berlin, 4 mai 2012.

> Mike Nord / Georg Hofmann / Makoto Matsushima : « Noru Ka Soru Ka » – Leo Records LR 680
Mike Nord (g, electronics), Georg Hofmann (dm, perc), Makoto Matsushima (vo).
Munich, septembre 2012.

> Perelman / Shipp / Maneri : « A Violent Dose of Anything » – Leo Records LR 681
Ivo Perelman (ts), Matthew Shipp (p), Mat Maneri (vla).
Brooklyn (NY), mai 2013.

> Goat’s Notes : « Wild Nature Executive » – Leo Records LR 682
Ilya Vilkov (tb), Andrey Bessonov (cl), Grigory Sandomirsky (p, melodica, vo), Maria Logofet (vln, perc, vo), Vladimir Kudryavtsev (b), Piotr Talalay (dm) + Oleg Mariakhin (cnt), Kirill Parenchuk (ss, dm), Yury Sevastyanov (ts), Alexey Andreev (g).
Live concerts, entre novembre 2012 et mars 2013.

> Perelman / Shipp / Dickey / Cleaver : « Enigma » – Leo Records LR 683
Ivo Perelman (ts), Matthew Shipp (p), Whit Dickey, Gerald Cleaver (dm).
Brooklyn (NY), mai 2013.

> Anthony Braxton / Ensemble Montaigne : « (bau 4) 2013 » – Leo Records LR 684
Claudia Kienzler, David Sonton Caflisch (vln), Markus Wieser (vla), Céline-Giulia Voser (cello), Kaspar Wirz (b), Julianna Wetzel (fl, pic), Peter Vögeli (oboe, ehn), Nicola Katz (cl, bcl), Maurus Conte (basson), Martin Huber (fhn), Roland Dahinden (dir).
Altbüron (CH), avril-juin 2013.

> Antonio Bertoni : « 1/2 h(our) drama » – Leo Records LR 685
Antonio Bertoni (b solo).
11 juin 2013.

> Matthias Schubert / Simon Nabatov : « Descriptions » – Leo Records LR 686
Matthias Schubert (ts), Simon Nabatov (p).
Cologne, 14 mai 2012.

> Blazing Flame : « Play High Mountain Top » – Leo Records LR 687
Steve Day (vo), Aaron Standon (as, ss), Dave Perry (ts, bcl), Bill Bartlett (elp), Keith Tippett (p), Peter Evans (elvln), Fiona Harvey (bg, vo), Anton Henley (dm), Julie Tippets (vo, perc),
Bristol, 20 juillet 2013.

> Bystrov / Pett / Poll : « The Enchanted 3 » – Leo Records LR 689
Vlady Bystrov (cl, acl, as, ss), Anto Pett (p, p préparé), Anne-Liis Poll (vo, perc, electronics).
Estonian Academy of Music and Theatre, 27 octobre 2012.

> VocColours & Alexey Lapin : « zvuKlang » – Leo Records LR 690
Norbert Zajac, Brigitte Küpper, Gala Hummel, Iouri Grankin (vo), Alexey Lapin (p).
Saint-Petersbourg, 11 juin 2013.

Le label Leo Records est distribué par Orkhêstra.


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