« Le jazz tisse sa toile... »
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Leo Records panorama #1

33 ans de création, de passion et d’enthousiasme.

D 25 mai 2012     H 19:44     A Jean Buzelin    


Jean Buzelin nous dresse un large panorama de productions du label britannique Leo Records distribué en France par Orkhêstra International.
Vu le nombre de disques, ce sera un vrai feuilleton !
Épisode 1 !

En 1979, Leo Feigin, émigré russe en Angleterre, créait à Londres sa petite maison de disques, Leo Records, consacrée au jazz et aux musiques improvisées qu’on appelait « d’avant-garde » à l’époque. Dès le début, son catalogue affichait un bel éclectisme. La pianiste afro-américaine Anima Claudine Myers l’inaugurait avec « Song for Mother E » (LR 100), suivi un an plus tard par « Salute to Bessie Smith » (LR 103). Le saxophoniste Keshavan Maslak, basé en Hollande, le pianiste grec Sakis Papadimitriou, la pianiste américaine Marilyn Crispell, s’ajoutaient bientôt à la collection. Mais le grand choc, pour nos oreilles occidentales qui avaient du mal à entendre ce qui se passait de l’autre côté du rideau de fer, fut la découverte de la jeune scène musicale underground soviétique — on était encore sous Brejnev ! —, avec en particulier le Trio Ganelin/Tarasov/Chekasin (« Catalogue » LR 102, rapidement suivi par d’autres albums), et le pianiste Serguey Kuryokhin (LR 107) qui mourra malheureusement à 42 ans en 1996. Le public français, ainsi que la critique, comme souvent repliée sur elle-même et dépourvue de curiosité, passèrent largement à côté du phénomène, en particulier du Ganelin Trio, qui représentait une force, une urgence, et un vent de nouveauté inouïs en ce début des années 80. Notons également que ces disques étaient édités largement à l’insu des autorités soviétiques, mais aussi parfois dans l’ignorance des musiciens eux-mêmes dont les bandes enregistrées atterrissaient chez Leo par… la bande.

Vlady Bystrov / Alexey Lapin : « Rimsky-Korsakov. Crosswise » Alexey Lapin : « Parallels - Solo piano » François Carrier / Michel Lambert / Alexey Lapin : « In Motion » Alexey Kruglov / Alexey Lapin / Oleg Yudanov : « Impulse » Alexey Kruglov : « Identification » Vyacheslav Guyvoronsky : « Pieces for string trio and trumpet » Simon Nabatov : « Spinning Songs of Herbie Nichols » Simon Nabatov / Ernst Reijseger / Matthias Schubert : « Square Down » Second Approach : « Event Space » Tim Dorofeyevs Project : « East North » Anto Pett / Bart van Rosmalen : « Playwork »

Arriva l’ère du disque compact. À côté de la réédition d’une partie des 33 tours, la production prit un nouvel essor. Et si le jazz ex-soviétique fut abondamment documenté par des coffrets et anthologies historiques, l’ouverture se fit tous azimuts et sur un large spectre. De grands noms américains enrichirent le catalogue : Cecil Taylor (5 CD), Sun Ra, (plus de 10), et les fidèles Marilyn Crispell et surtout Anthony Braxton (près de 40 CD !). Parmi les musiciens les plus représentés et qui entretiennent une relation de confiance avec Leo depuis de longues années, citons Evan Parker, Lauren Newton, Carlo Actis Dato, Eugène Chadbourne, John Wolf Brennan, Joëlle Léandre, etc., et plus récemment Simon Nabatov, Ivo Perelman et Frank Gratkowski, qui ont tous plus de dix réalisations sur le label. Qui enregistra le premier Pino Minafra et l’Italian Instabile Orchestra ? Qui nous fit découvrir la chanteuse Sainkho Namchylack ? Qui accepta le premier projet de Ramon Lopez en solo ? Leo Feigin.

Entre 1994 et 2001, l’infatigable producteur créa un label parallèle, Leo Lab, consacré à des musiciens encore inconnus : Joe Morris, Joe et Mat Maneri, Ivo Perelman, Carolyn Hume… qui ont rejoint ensuite le catalogue principal. Leo lança aussi les Golden Years (1999-2009), une série de rééditions, ou d’inédits, de Sun Ra, Ganelin, Braxton, Art Ensemble of Chicago… et plusieurs coffrets de « Soviet New Jazz ».

Au total, ce sont environ 700 références de CD qu’a produites Leo Feigin en dehors des sentiers battus, sans faire de bruit, avec des moyens financiers limités, et peu de relais dans les médias. Il est vrai qu’il n’a pas le budget pour se payer de beaux encarts publicitaires, mais il met tout son amour et sa passion pour la musique et les musiciens qui évoluent en dehors des modes, à contre-courant des facilités et des tendances actuelles. Vous les verrez rarement en première page des magazines, vous les entendrez peu — trop peu, hélas ! — dans les festivals hexagonaux, beaucoup de leurs noms, après être passé à côté de l’actualité, échapperont à la reconnaissance et à l’Histoire « officielle », sauf pour ceux qui ne se contentent pas de ce qu’on leur sert, et qui ont la curiosité de fouiller un peu plus profondément. Puisez dans le catalogue Leo Feigin, des merveilles attendent ceux qui savent chercher et trouver.

Vlady Bystrov / Alexey Lapin : « Rimsky-Korsakov. Crosswise » -  voir en grand cette image
Vlady Bystrov / Alexey Lapin : « Rimsky-Korsakov. Crosswise »
Leo Records / Orkhêstra

Voici un petit paquet de disques — beaucoup de noms peu connus — qui, envoyés par Leo ou par Orkhêstra (Le distributeur), me sont parvenus récemment. Et pour commencer, un petit voyage en Russie, il fallait bien commencer par là, et la nouvelle génération nous attend !

Un jeune pianiste, Alexey Lapin, commence à faire parler du lui. Il a enregistré avec Lena Sedykh (cf. CultureJazz.fr - vitrine février 2009), avec Frank Gratkowski, et le voici en duo avec un autre jeune-Turc, le saxophoniste-clarinettiste Vlady Bystrov dans une série de quatorze échanges improvisés sous l’égide et le souvenir de Rimsky-Korsakov.

« OUI ! On aime ! »
« OUI ! On aime ! »

La musique, puissante, très maîtrisée et équilibrée, s’inscrit dans un esprit résolument contemporain (séquences électroniques). (OUI !)

Alexey Lapin aborde ensuite le piano solo avec beaucoup d’assurance et de concentration. À nouveau quatorze improvisations, très diverses, sont au programme. Le pianiste, qui joue avec un grand sens de la construction, effectue un travail introspectif qui passe, par exemple, par des parties méditatives conduisant au lyrisme et aux grandes envolées. À d’autres moments, notamment au piano préparé, ou avec des frottis de cordes, il s’aventure vers des tendances minimalistes. Cela peut manquer parfois d’un peu de continuité, mais le jeune homme impressionne.

Lapin se glisse ensuite entre deux Québécois, le saxophoniste François Carrier et le batteur Michel Lambert. C’est le deuxième disque de ce trio qui propose une musique intense, chargée, dynamique, lyrique et généreuse, où pianiste et percussionniste naviguent en contrepoint du jeu sinueux de l’altiste. Un free plus « classique », pourrait-on dire.

Alexey Kruglov / Alexey Lapin / Oleg Yudanov : « Impulse » -  voir en grand cette image
Alexey Kruglov / Alexey Lapin / Oleg Yudanov : « Impulse »
Leo Records / Orkhêstra
« OUI ! On aime ! »
« OUI ! On aime ! »

Autre trio du même type, celui formé avec le saxophoniste Alexey Kruglov, le batteur « historique » Oleg Yudanov (cf. CultureJazz.fr - Petit tour d’Europe septembre 2010) et Alexey Lapin. Ici, le jeu encore plus tendu, plus ouvert, s’inscrit plus nettement dans la lignée du nouveau jazz russe initiée par le Ganelin Trio. Huit compos/impros de musique nerveuse, aventureuse et originale.(OUI !)

Vyacheslav Guyvoronsky : « Pieces for string trio and trumpet » -  voir en grand cette image
Vyacheslav Guyvoronsky : « Pieces for string trio and trumpet »
Leo Records / Orkhêstra

Alexey Kruglov est une des forces de la génération post-free et post-soviétique. Avec son propre trio, il a enregistré une longue suite mouvante, ponctuée par des thèmes de passage ou de simples riffs d’enchaînement. S’appuyant sur une intense pulsation sous-jacente, Kruglov dévoile un jeu d’alto assez impressionnant, n’hésitant pas d’ailleurs à en jouer simultanément avec un autre sax ou même avec le piano. Malgré quelques flottements inhérents à ce genre de performance (il a un peu de mal à tenir la distance et comble parfois avec des « bruitages »), Kruglov remporte le défi en concluant par un final superbe.

Le trompettiste Vyacheslav Guyvoronsky appartient, lui, à la génération précédente. Familier du catalogue Leo Records (cf. culturejazz - vitrine février 2009), c’est un maître de l’instrument. Il s’accompagne ici d’un trio à cordes pour jouer dix compositions très élaborées et variées, au milieu duquel sa trompette, très mobile, fait merveille. Très fines, très chiadées, ses œuvres se situent dans une large optique classique/contemporaine plutôt que dans la free music.

Simon Nabatov : « Spinning Songs of Herbie Nichols » -  voir en grand cette image
Simon Nabatov : « Spinning Songs of Herbie Nichols »
Leo Records / Orkhêstra
« OUI ! On aime ! »
« OUI ! On aime ! »

Installé aux Etats-Unis depuis 1979, le pianiste Simon Nabatov a acquis depuis longtemps une réputation internationale justifiée. Il fait partie de ceux qui savent être écoutés et appréciés aussi bien que par les tenants des musiques free que par ceux qui préfèrent naviguer dans des eaux néo-romantiques plus rassurantes. Et le fait d’avoir assimilé toute l’histoire du jazz et de s’être impliqué dans les courants musicaux qui en sont issus lui permet de s’investir dans la musique de l’immense pianiste et compositeur afro-américain Herbie Nichols. Huit relectures amoureuses et fascinantes. (OUI !)

Second Approach : « Event Space » -  voir en grand cette image
Second Approach : « Event Space »
Leo Records / Orkhêstra

Changement de décor et de ton avec une rencontre entre Nabatov, Ernst Reijseger et Matthias Schubert (ils se sont aussi confrontés en quintette dans « Roundup », LR 586). Six impros libres qui démarrent en trombe, menées par des acteurs de très haut niveau dotés d’une grande facilité d’élocution. On appréciera comment les trois discours, sur la même longueur d’onde, s’entremêlent et se répondent.

Les trois volumes suivants illustrent bien la diversité du catalogue et des choix éclectiques avisés de Leo Feigin.

Tim Dorofeyevs Project : « East North » -  voir en grand cette image
Tim Dorofeyevs Project : « East North »
Leo Records / Orkhêstra

Le trio Second Approach du pianiste Andrei Razin est devenu un groupe « star » à Moscou avec déjà sept CD au compteur. La musique, très brillante et aux effets calculés, souffle un peu dans le vent des « musiques actuelles », voire de la world music, donc des musiques « exportables » — notez que leur nom est en anglais —, le groupe ayant déjà tourné en Europe et aux Etats-Unis. La voix de la chanteuse Tatiana Komova n’est pas pour rien dans leur succès.

S’appuyant sur des bases plus traditionnelles héritées notamment de l’Azerbaïdjan, le projet de Tim Dorofeyev se situe à l’évidence dans le vaste panier de la world music. Mais avec une qualité, une force et un enracinement réel qu’on ne retrouve pas toujours chez nombre de productions au « métissage » facile et superficiel.

Enfin, c’est d’Estonie que nous vient le pianiste Anto Pett, professeur au conservatoire de Talin (cf. le Free Talin Trio, LR 557) et auteur d’un système pédagogique d’improvisation. Sa rencontre avec le violoncelliste hollandais Bart van Rosmalen a conduit à l’élaboration d’une musique très originale, riche en timbres et en sonorités, contemporaine, savante et un peu austère par moments, mais ni didactique ni démonstrative.

À suivre sur d’autres rives et continents… ici (#2) et là (#3)


> Les références :

> Vlady Bystrov / Alexey Lapin : « Rimsky-Korsakov. Crosswise » - CD LR 582

Vlady Bystrov (as, ss, cl, electr…), Alexey Lapin (p).

Enregistré à Saint-Pétersbourg, en mars 2010.

> Alexey Lapin : « Parallels - Solo piano » - CD LR 598

Alexey Lapin (p solo).

Enregistré à Saint-Pétersbourg, en mai 2010.

> François Carrier / Michel Lambert / Alexey Lapin : « In Motion » - CD LR 623

François Carrier (as), Alexey Lapin (p), Michel Lambert (dm).

Enregistré à Saint-Pétersbourg, le 21 décembre 2010.

> Alexey Kruglov / Alexey Lapin / Oleg Yudanov : « Impulse » - CD LR 634

Alexey Kruglov (ss, as, ts), Alexey Lapin (p), Oleg Yudanov (dm, perc).

Enregistré à Saint-Pétersbourg, le 2 septembre 2011.

> Alexey Kruglov : « Identification » - CD LR 616

Alexey Kruglov (as, ts, p, etc.), Dmitry Denisov (b), Vladimir Borisov (dm).

Enregistré à Yaroslavl, en octobre 2010.

> Vyacheslav Guyvoronsky : « Pieces for string trio and trumpet » - CD LR 587

Vyacheslav Guyvoronsky (tp), Vladislav Pesin (vln), Dmitry Yakubovsky (vla), Mikhail Degtyarev (cello).

Enregistré entre 2009 et 2010.

> Simon Nabatov : « Spinning Songs of Herbie Nichols » - CD LR 632

Simon Nabatov (p solo).

Enregistré à Cologne, le 22 septembre 2007.

> Simon Nabatov / Ernst Reijseger / Matthias Schubert : « Square Down » - CD LR 607

Simon Nabatov (p), Ernst Reijseger (cello), Matthias Schubert (ts).

Enregistré (peut-être) à Cologne, en décembre 2009.

> Second Approach : « Event Space » - CD LR 585

Andrei Razin (p, perc), Tatiana Komova (voc, perc), Igor Ivanushkin (b, perc, voc).

Enregistré à Moscou, le 16 avril 2004.

> Tim Dorofeyevs Project : « East North » - CD LR 639

Tim Dorofeyev (g), Nicolai Klishin (b), Oleg Udanov (dm), Mikhail Cherenkov (sitar, perc), Ekaterina Zorina (voc) + Vladimir Turov (p), Spartak Rezitsky, Mikhail Sokolov (perc), Oleg Kireev (sax), Sergey Kuznetsov (cl, sax).

Enregistré en direct à Arkhangelsk et à Vologda, en 2005.

> Anto Pett / Bart van Rosmalen : « Playwork » - CD LR 626

Anto Pett (p, p préparé), Bart van Rosmalen (cello).

Enregistré à Utrecht, le 19 février 2011.


> Liens :

Portfolio

  • Alexey Lapin : « Parallels - Solo piano »
  • François Carrier / Michel Lambert / Alexey Lapin : « In Motion (...)
  • Alexey Kruglov : « Identification »
  • Simon Nabatov / Ernst Reijseger / Matthias Schubert : « Square Down (...)
  • Anto Pett / Bart van Rosmalen : « Playwork »

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