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Terres d’âmes

D 10 mars 2016     H 06:30     A Pierre Gros    


À la suite de Pythagore c’est Saint Augustin D’Hippone (354-430) qui dans le livre VI chapitre VI paragraphe XVI de son célèbre traité De Musica évoquait la sensation musicale comme la traduction des mouvements de l’âme sur elle-même à la faveur d’une perception subie par le corps…

Pierre Fénichel Trio : Breitenfeld

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Pierre FENICHEL TRIO : « Breitenfeld »
Label Durance
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On aime !

De Paul Emil Breitenfeld, pour le grand public Paul Desmond, on connaît le tube, moins sa vie sentimentale de coureur de jupon boiteuse et instable, son appétence pour la littérature version beatnik. Détails peut-être mais cette sorte de détachement, de bleu-rouge que l’on entend dans sa production avec Dave Brubeck, Jim Hall ou Gerry Mulligan pourrait en être tout simplement la traduction musicale. Aussi plus qu’à un hommage à l’altiste, Pierre Fénichel s’est ici attaché à exploiter (explorer) le potentiel des compositions d’un quartet dont les succès planétaires paraissaient suspects à plus d’un à une époque où commençait à émerger une musique en apparence plus politique et revendicatrice. Pourtant ces musiques étaient aussi lieux de mixités. Imperturbables, Pierre et ses acolytes continuaient là où semblait devoir aller leur musique. En s’attaquant aux pièces les moins célèbres et les moins évidentes de l’orchestre de Brubeck (hormis une reprise de The Duke titre popularisé en son temps par Miles Davis) c’est dans cet axe que se situe le trio ici présent, facilitant la liberté d’un travail sur la forme et les couleurs ; le contexte étant de toutes les façons différent, l’imitation aurait été vouée à l’échec. Évitant cet écueil, la musique du trio est ici résolument moderne avec un swing omniprésent, toujours à propos, parfois suggéré, parfois franc comme dans la reprise de Fast Life où l’on peut apprécier au passage le dynamisme et la courbe des lignes du contrebassiste. Toutes les plages méritent le détour et sachons reconnaître en Alain Soler un multi-instrumentiste connaisseur et passionné (passionnant) des langages du jazz et en Cédrick Bec un percussionniste apte à nous faire oublier la complexité rythmique de ces compositions. Un album plus que recommandable.

Pourtant d’une même composition instrumentale la ligne directrice de Fox est tellement différente de celle du trio précédent qu’il serait vain d’en faire la comparaison et c’est tant mieux. En soit elle traduit la diversité et la vitalité du jazz.

FOX : Pierre Perchaud, Nicolas Moreaux, Jorge Rossy

Pierre PERCHAUD – Nicolas MOREAUX – Jorge ROSSY : « Fox » -  voir en grand cette image
Pierre PERCHAUD – Nicolas MOREAUX – Jorge ROSSY : « Fox »
Jazz & People
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On aime !

Pierre Perchaud et Nicolas Moreaux sont deux musiciens habitués à partager les projets musicaux par exemple avec Chris Cheek. Cette fois c’est avec le batteur et multi-instrumentiste (pianiste, trompettiste, vibraphoniste) catalan Jorge Rossy qu’ils ont décidé de faire musiques. Ainsi après quelques concerts préparatoires, un rendez vous en studio, ils ont su aller puiser dans les profondeurs de leurs multiples expériences personnelles pour forger le son d’un trio où l’exubérance, la vulgarité des effets faciles et les virtuosités gratuites s’en trouvent naturellement bannies. Les compositions y sont toutes de la plume de deux hexagonaux, hormis une belle reprise des Beatles, And I love Her, tirée de l’album A Hard Day’s Night, dont la richesse mélodique est mise en exergue par le son du guitariste où l’on croit reconnaître la trace des guitaristes pop des années soixante. Cependant loin de se restreindre à cet univers et à une nostalgie des sixties, nous avons ici affaire à un authentique disque de jazz d’aujourd’hui où l’éclectisme est de rigueur, mélange de blues, rock et classique. Le phrasé de Pierre tout en fluidité et limpidité proche d’un John Scofield et d’un Kurt Rosenwinkel, la contrebasse aérienne de Nicolas et la subtilité de Jorge, la construction des soli et l’interaction entre les trois musiciens donnent à cet enregistrement des couleurs clair-obscur, l’accentuation et le lyrisme poétique qui en ces temps d’hyper matérialismes nous touchent. Un enregistrement tout aussi recommandable.

Bleu-rouge, clair-obscur, on l’aura compris, il est question ici d’un supplément d’âme…

Leyla McCalla : A Day For The Hunter, A Day For The Prey

Leyla McCALLA : « A Day For The Hunter, A Day For The Pray » -  voir en grand cette image
Leyla McCALLA : « A Day For The Hunter, A Day For The Pray »
Jazz Village (mai 2016)
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On aime !

En l’an 2013 nous étions tombés sous le charme d’une chanteuse américano-haïtienne plongée de par ses origines dans le bain de la créolité terme à prendre dans son acception la plus large. Entendons nous bien, il s’agit ici du monde des Caraïbes qui va de la mer aux claves nouvelles orléanaises, haïtiennes, de la négritude, aux parlés franco-anglo-hispaniques, sans oublier le monde amérindien. Les turpitudes de l’Histoire grande et petite y sont inscrits. Que Leyla interprète ses propres compositions, une vieille chanson cajun, ou une poésie traditionnelle haïtienne et on est envoûté par la chaleur et le sensuel de sa voix. Qu’elle joue arco ou guitarise son violoncelle, qu’elle banjoïse, musiquant avec Marc Ribot ou fiddlise avec le violoniste cajun Louis Michot sur les plats sont tous mis sur la table ou Peze Café et c’est la couleur pour nous fantasmée du vaudou-blues louisianais qui nous vient aux oreilles. Cette musique a en elle quelque chose d’envoûtant qui parle à l’esprit et au corps…

La légende dit que Pythagore entendant les sons produits par les marteaux d’une forge y crut reconnaître la musique des astres, sons devenus audibles d’un monde céleste inaudible celui des Nombres, pour le monde grec reflets parfaits du divin. Plus proche de nous Saint Augustin d’Hippone les cherche, lui, dans notre être profond croyant déceler notre part divine dans la sensation musicale, nous n’irons pas jusque là, écartant toute religiosité mais acceptant leurs parts spirituelles, ces musiques nous parlent tout simplement aux tripes et ça nous remue le cœur…


Les références, détails et liens :

Pierre FENICHEL TRIO : « Breitenfeld »

À retrouver dans la « Pile de disques » de mars 2016, lire ici sur CultureJazz.fr !

> Label Durance - BRE032015 / Orkhêstra

Pierre Fénichel : contrebasse, arrangements / Alain Soler : guitare, harmonium / Cédrick Bec : batterie

01. Forty Days / 02. The City Is Crying / 03. There.ll Be No Tomorrow (Tk 1) / 04. Eleven Four (Desmond) / 05. Emily (J. Mandell) / 06. Fast Life / 07. Fujiyama / 08. There.ll Be No Tomorrow (Tk 2) / 09. Threes A Crowd / 10. Summer Song / 11. There.ll Be No Tomorrow (Tk 3) / 12. The Duke // Enregistré à Château-Arnoux (studio ECS) les 21 et 22 octobre 2015.

Pierre PERCHAUD – Nicolas MOREAUX – Jorge ROSSY : « Fox »

À retrouver dans la « Pile de disques » de mars 2016, lire ici sur CultureJazz.fr !

> Jazz & People - JPCD816001 / Harmonia Mundi

Pierre Perchaud : guitare / Nicolas Moreaux : contrebasse / Jorge Rossy : batterie

01. Paloma (Perchaud) / 02. And I Love Her (Lennon-McCartney) / 03. Fox (Perchaud) / 04. Vol de nuit (Perchaud) / 05. Strange Animal (Perchaud) / 06. Moon Palace (Moreaux) / 07. Pour Henri (Perchaud) / 08. Whisperings (Moreaux) / 09. Ya-Ya (Perchaud) / 10. Paloma Sonando (Moreaux) // Enregistré les 17 et 18 février 2015 au Studio des Bruères, Poitiers (86).

Leyla McCALLA : « A Day For The Hunter, A Day For The Prey »

> Jazz Village - JV 9570116 / Harmonia Mundi (parution reportée au 27/05/2016)

Leyla McCalla : violoncelle, banjo ténor, guitare, chant /+/ Free Feral : alto / Jason Jurzak : basse, sousaphone / Daniel Tremblay : banjo à cinq cordes, guitare, ti fer, chant sur Fey-O / Shaye Cohn : cornet sur Fey-O et Minis Azaka / Rhiannon Giddens : chant sur Manman / Louis Michot : fiddle sur Bluerunner, Les Plats sont tous mis sur la table et Peze Café / Aurora Nealand : clarinette sur Far From Your Web, accordéon sur Peze Café / Sarah Quintana : chant sur Salangadou / Marc Ribot : guitare électrique sur Peze Café

01. A Day for the Hunter, A Day for the Prey / 02. Les plats sont tous mis sur la table (Fontenot) / 03. Far From Your Web / 04. Little Sparrow (E. Jenkins) / 05. Manman (M. Charlemagne) / 06. Peze Cafe (trad. Haïti) / 07. Bluerunner (Instrumental)(B. Carriere) / 08. Vietnam (A. Jay) / 09. Salangadou (trad.) / 10. Let it Fall / 11. Fey-O (trad.) / 12. Minis Azaka (trad.) // Enregistré en novembre 2015 à Maurice, Louisiane, et à La Nouvelle Orléans, Louisiane.