« Le jazz tisse sa toile... »
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Sylvain Rifflet : zoom arrière.

De Beaux-Arts à Re Focus et inversement.

D 15 février 2018     H 06:30     A Thierry Giard    


Un petit coup de zoom en arrière pour regarder de plus près l’actualité récente du saxophoniste Sylvain Rifflet, en visant plus particulièrement le disque Re Focus paru en septembre 2017 qui nous avait échappé lors de sa sortie... Nous l’avons écouté et rencontré à Caen à la mi-décembre 2017. Une occasion de faire le point.

info document -  voir en grand cette imageMême s’il déclare qu’il n’est pas fan des bilans, Sylvain Rifflet reconnaît qu’il a connu une riche année 2017 dans la continuité d’une une période fructueuse avec de très nombreux concerts, des rencontres, des disques. Souhaitons-lui que ça continue...
Il y aura eu, entre autres, un « choc des cultures » avec la tournée en Inde du quartet Mechanics, cette formation singulière qui n’a pas fini d’étonner depuis 2011. Il en a rapporté un petit harmonium qui vient compléter depuis l’instrumentarium atypique de son groupe. Voyage aussi dans les pays nordiques puisque Sylvain Rifflet répond toujours avec bonheur aux invitations de son ami trompettiste, le formidable Verneri Pohjola, un projet qui lui tient à cœur. Il admire nombre de musiciens nordiques, il n’y a qu’à l’écouter parler de Christian Wallumrød, pianiste et musicien qu’il estime injustement ignoré en France (et on approuve !). Il y a eu aussi, en France, les concerts et le disque avec l’Ensemble ArtSonic, le duo avec son fidèle complice Jocelyn Mienniel, la participation au quartet du vocaliste Loïs Le Van, des interventions en master-classes, de quoi bien remplir un agenda !

Re Focus

info document -  voir en grand cette imageMais pour Sylvain Rifflet un vieux rêve s’est concrétisé en 2017 : emboîter le pas à Stan Getz (oui, Getz !), son maître en matière de saxophone, en enregistrant un album à l’image de Focus, cette musique pour cordes, percussions et saxophone soliste que Getz enregistra en 1961 pour le label Verve sur la musique et les arrangements d’Eddie Sauter. Une curiosité dans la longue discographie du saxophoniste natif de Philadelphie.
« J’ai toujours rêvé de cette rencontre entre musique classique et jazz. J’étais encore bien jeune quand j’ai découvert l’album de Stan Getz et Eddie Sauter, »Focus« . L’occasion rêvée et peut-être unique de concrétiser un projet du même type s’est présentée en 2016 à la suite d’une rencontre avec le responsable du label Verve en France. J’ai écrit la musique et co-écrit trois pièces avec mon ami Fred Pallem qui a aussi accepté d’orchestrer l’ensemble des compositions de l’album. »
Re Focus n’est pas une copie de l’original, pas un « à la manière de », c’est plutôt comme un reflet (Re) de l’œuvre à travers le miroir du temps, une réponse (Ré) différée, surtout pas un remake (Re). Les ingrédients sont à peu près les mêmes, en référence (Ré) à la Musique pour cordes, percussions et célesta de Bélà Bartók (en 1936) dont Eddie Sauter s’était largement inspiré pour le Focus de 1961 avec un saxophone ténor improvisant en unique soliste. Re Focus, C’est aussi un jeu subtil de compositeur en forme de casse-tête ou de puzzle à partir, souvent, de la composition originale d’Eddie Sauter. Il en est ainsi pour Night Run qui détourne subtilement le « I’m Late, I’m Late » de Getz sur un tempo quasi-identique, également en ouverture du disque. Les musiciens à l’écoute affûtée pourront se livrer à un jeu de repérage des nombreuses allusions à l’original qui émaillent les compositions de Re Focus. Sylvain Rifflet a pris un malin plaisir à construire ce détournement respectueux et il se verrait bien d’ailleurs en proposer des séances décryptage pour un public expert ! (avis aux conservatoires intéressés !).

Quid de la musique ?

Et la musique dans tout cela ? On pourra s’étonner de cette sorte de retour en arrière de la part d’un saxophoniste qui défriche avec son groupe Alphabet devenu Mechanics les contrées musicales de notre XXIè siècle. Se référer à une musique néo-classique millésimée 1961 pour honorer un contrat avec un prestigieux label, n’est-ce pas une concession commerciale ? Bien naturellement, Sylvain Rifflet réfute ces arguments. Certes, le disque débute dans l’esprit de Focus, une manière de rendre hommage à l’original. Mais le saxophone ténor s’inscrit bien dans notre siècle. La technique a évolué et Sylvain Rifflet affirme haut et fort sa différence avec une maîtrise assurée et personnelle de l’instrument : le son, les effets, les attaques, les nuances dans les couleurs.
Fred Pallem s’est montré assez sage dans ses arrangements, respectant une approche classique des cordes qui évite les références contemporaines dans la technique instrumentale. C’est sans doute là que se situe le compromis : innovation, certes, mais sans risquer de froisser la sensibilité d’un large public ! Le label a aussi une image de marque et la jeu en valait peut-être la chandelle.
On notera que le saxophone de Sylvain Rifflet a été enregistré indépendamment de l’orchestre, a posteriori. Il semble que Stan Getz ait procédé de la même manière en son temps.
Indiscutablement, Sylvain Rifflet peut être fier de ce projet. « Je suis le premier saxophoniste français à avoir un album sous son nom sur le mythique label Verve !« déclare-t-il. Il reste cependant lucide et prend une distance critique : »Je n’aurais peut-être pas dû intituler cet album « Re Focus »... La référence à Getz est assez explicite et enferme un peu le projet. En fait, seules les deux premières plages sont un vrai clin d’œil mais assez discret au « Focus » de Getz/Sauter. Le reste est une musique de notre temps ! Il y a quatre plages dont je suis vraiment très content : « Harlequin On The String », « Egyptian Riot », « Echoplex » et « Le Kinétoscope ». Cette fois, elles se démarquent nettement de l’œuvre de Getz et Sauter. Et puis, je ne joue pas comme Getz (qui est inimitable !) la technique du saxophone a évolué. On ne joue plus du ténor comme en 1961 !. »
Comme ce fut le cas avec Alphabet (qui inventait un nouveau langage « jazz » à base de formes répétitives) et Mechanics, son prolongement avec le même quartet, Re Focus a et aura un prolongement scénique et ça, c’est une bonne nouvelle.
« Dés le départ, j’ai demandé à Fred Pallem de penser à une version »réduite« de Re Focus avec un quatuor à cordes et le vibraphoniste Guillaume Lantonnet qui est aussi batteur. Sur le disque, j’ai pu avoir Jeff Ballard mais c’est un batteur très sollicité et il n’est guère envisageable de faire coïncider son agenda avec le nôtre même s’il aime beaucoup ce projet ! C’est grâce à cette »géométrie variable" que plusieurs concerts sont d’ores et déjà programmés pour l’année 2018 avec quelques festivals importants et des scènes réputées. Bien entendu, si nous parvenons à obtenir des aides financières pour soutenir ce projet, nous pourrons proposer la version orchestrale complète. Mais rien n’est encore arrêté.
J’ajouterai que nous avons encore quelques compositions et orchestrations en réserve. Elles pourront être jouées pendant nos concerts. Ce programme n’est pas figé dans sa forme enregistrée.
« On surveillera donc attentivement les programmes des mois à venir afin de découvrir cette nouvelle formation »en direct" avec, simultanément, le soliste et l’orchestre, ce qui est encore une autre expérience et une autre dimension.

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En 2018, le quartet Mechanics sera toujours sur la route, emmené par un leader qui porte toujours son emblématique manteau rouge pour suggérer l’univers rétro-futuriste qu’évoque cette musique en perpétuel mouvement. Pour avoir écouté ce groupe à trois reprises au cours de l’année 2017, on retrouve, certes, les thèmes qui ont fait le succès du projet (et du disque éponyme) mais le traitement et les développements improvisés se renouvellent continuellement à l’image du matériel insolite qui équipe Benjamin Flament, percussionniste aussi brillant qu’excellent bricoleur-inventeur.

En conclusion, on retiendra donc que Re Focus est un album remarquable, abouti, plein de charme et réalisé avec passion. Cependant, on pourra émettre quelques réserves quant à la rigueur relative d’une forme néo-classique avec pour unique soliste le saxophone ténor. On en viendrait à rêver d’un entre-deux, entre ce jeu avec des cordes qui est très séduisant et l’inventivité sonore du groupe Mechanics...

Beaux-Arts

info document -  voir en grand cette imageEt c’est là qu’on réécoute ou qu’on découvre Beaux-Arts, un magnifique album paru en 2012, exclusivement au format numérique sur le label Sans Bruit. Dans cet enregistrement, Sylvain Rifflet dirigeait un sextet de costauds de l’impro capables de suivre une partition avec un regard distancié et créatif. Gilles Coronado était à la guitare, aussi libre et incisif que peut l’être Philippe Gordiani dans Mechanics. Christophe Lavergne assurait un tempo acrobatique à la batterie. Le quatuor à cordes était dans la même veine avec Clément Janinet et Frédéric Norel aux violons, interprêtes et solistes, épaulés par Benachir Boukhatem et Olivier Koundouno (respectivement à l’alto et au violoncelle). Avec des complices de cette trempe, le saxophoniste (également clarinettiste ici) était parvenu à un parfait équilibre entre écriture et improvisation à la tête d’un ensemble qui donnait tout leur éclat aux couleurs du jazz d’aujourd’hui. Un « disque » (si on peut dire puisqu’il n’a pas de forme physique) à (ré)écouter pour en mesurer toute la valeur sans dénigrer Re Focus pour autant. Beaux-Arts, de la belle ouvrage ! Avec le recul des années, ce disque mériterait bien un OUI ! (différé).


Références, détails et liens :

Sylvain RIFFLET : « Re-Focus »

> Verve - 576 699 9 / Universal Music France

Sylvain Rifflet : saxophone / Guillaume Lantonnet : marimba, vibraphone / Simon Tailleu : contrebasse / Jeff Ballard : batterie sur 1, 3, 5, 7, 8. / Fred Pallem : arrangements / Orchestre Appassionato : Rémi Riere, Véra Lopatina, Marc Desjardins, Akémi Fillon, Roxana Rastegar, Raphaël Coqblin, Clémentine Bousquet, Hélène Maréchaux, Yaoré Talibart : violon / Maria Mosconi, Lilya Tymchyshyn, Arianna Smith : alto / Jérémy Genet, Latica Anic : violoncelle / Jean-Edouard Carlier : contrebasse / Mathieu Herzog & Raphaël Merlin : direction.

01. Night run (Rifflet-Pallem) / 02. Rue Bréguet (Rifflet-Pallem) / 03. Another « From C » (Rifflet) / 04. Harlequin on the string (Rifflet) / 05. Egyptian riot (Rifflet-Pallem) / 06. Echoplex (Rifflet) / 07. Une de perdue, une de Perdue (Pallem) / 08. Le kinétoscope (Rifflet) / 09. Hymn (Rifflet) // Enregistré au Studio MidiLive de Villetaneuse (France) en mars 2017.

Sylvain RIFFLET : « Beaux-Arts »

> Label Sans Bruit (numérique seulement) - # sbr017 / sansbruit.bandcamp.com/beaux-arts (à partir de 9,60 € TTC)

Gilles Coronado : guitare / Christophe Lavergne : batterie, boîte à musique / Frédéric Norel, Clément Janinet : violon / Benachir Boukhatem : alto / Olivier Koundouno : violoncelle / Sylvain Rifflet : composition, saxophone ténor, clarinette, métallophone

01. Formes circulaires, soleil n°2 / 02. Le phantascope / 03. Collage / 04. L’asile ami / 05. Un dessein / 06. Danse, juste une danse merci Henry / 07. Une route, un chemin / 08. Dada // Enregistré au Studio Sextan, Malakoff, les 12 et 13 janvier 2011.

À propos de Mechanics :

et de nombreux autres articles à propos des formations de Sylvain Rifflet... par ici (CultureJazz.fr)