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Labels de France : RogueArt

Un label pas comme les autres.

D 5 mars 2013     H 10:27     A Armel Bloch    


Le label français RogueArt existe depuis 2005, né de l’initiative de Michel Dorbon. On le repère facilement dans le domaine du jazz et des musiques improvisées, tant sur l’orientation musicale afro-américaine qu’il défend (alors que la plupart des labels français produisent des artistes français), que sur son identité graphique visible sur tous les ouvrages de son catalogue.

Une identité graphique simple, originale et soignée

Chaque pièce du catalogue dispose de couvertures cartonnées sur fond blanc, avec sur les bordures de gauche et de droite des rayures noires épaisses et rouges plus fines. Les titres des albums sont en rouge, les noms de groupes et de musiciens en noir. Kurt Gottschalk ira jusqu’à dire dans un article que les pochettes RogueArt symbolisent un lien de parenté entre la France et les Etats-Unis, un peu à l’image de la musique qu’il défend. Autre particularité, chaque disque est présenté avec la plus petite largeur en bas, et non sur les côtés comme habituellement. Mais alors pourquoi le choix d’une couverture visuelle si distincte des autres labels, dépourvue d’images et de photos, avec une charte graphique qui pourrait assimiler l’objet à un livre ? Michel Dorbon s’explique : « Mon opinion personnelle est que la plupart des CD n’ont pas une belle apparence. Je voulais que RogueArt présente une image originale, sobre, sensible et belle. J’ai demandé au grand artiste Max Schoendorff de proposer quelque chose allant dans ce sens. Max m’a soumis quelques semaines plus tard un design. Je n’ai rien changé. Un enregistrement ne peut pas être simplement un fichier électronique, il doit y avoir un objet que les mélomanes veulent garder ".

Un label qui met en avant des musiciens afro-américains

Michel Dorbon a été pour la première fois en contact avec le free jazz dans les années 70, lors d’un concert d’Archie Shepp, qui fut une révélation alors qu’à l’époque, il était fan des groupes de rock progressif Henry Cow et Soft Machine. Il passera les deux décennies suivantes à explorer le free jazz. Dans les années 90, il travaille sur la production de disques pour le label français Bleu Regard : « Quand j’ai décidé de faire ma première production pour « Bleu Regard », je voulais travailler sur un projet avec Matthew Shipp, que j’avais entendu en solo et en sideman dans le quartet de Davis S.Ware. Ce disque a été mon premier contact direct avec des musiciens de New York, qui constituent aujourd’hui une part importante du catalogue de RogueArt. Le projet proposé par Matthew incluait Rob Brown et William Parker. Peu à peu, j’ai commencé à connaître d’autres musiciens. New York est un endroit où beaucoup de choses se passent pour cette musique. Il est d’ailleurs difficile d’être impliqué dans celle-ci et d’ignorer ce qui s’est fait à New York et ce qui continue à se faire. Je travaille aussi régulièrement avec des musiciens de Chicago tels que Roscoe Mitchell et Hamid Drake. Ce dernier m’a fait connaître le poète Alexandre Pierrepont, avec lequel j’ai produit le disque « Maison hantée » aux côtés de Mike Ladd. Chicago est un autre endroit très intéressant avec beaucoup de jeunes musiciens talentueux et d’autres plus connus. »

Indigo Trio « Anaya » -  voir en grand cette image
Indigo Trio « Anaya »
Rogue Art.

Sa volonté d’avoir plus d’autonomie dans son travail de producteur, « plus de liberté, plus d’espace », le mène à créer son propre label, parce que « produire sans étiquette est un peu frustrant ». Le label RogueArt est donc né, avec un premier disque consacré au percussionniste américain Hamid Drake en tant que leader du groupe Bindu. La musique très fluide du percussionniste se caractérise par un mélange de jazz et de musiques improvisées, teintées d’influences africaines et arabes. Michel Dorbon avoue avoir beaucoup travaillé avec lui pour son premier disque chez RogueArt, qui le positionne comme un véritable chef d’orchestre : « La forme de la bande a changé plusieurs fois entre notre premier entretien et l’enregistrement final. Hamid m’a soumis une proposition, nous en avons discuté et il est revenu avec une autre version légèrement modifiée. Nous en avons reparlé à nouveau... Il peut y avoir des semaines et des mois comme ça, avec des aller-retours entre le musicien et moi-même, jusqu’à la mise au point du disque. Nous avons reconduit cette façon de travailler pour d’autres albums. Je veux être sûr qu’Hamid se sente à l’aise avec la musique que nous proposons avant de commencer l’enregistrement final. »
Le catalogue dispose à ce jour de 38 références, avec principalement des disques de musiciens afro-américains : Hamid Drake, Matthew Shipp, Roscoe Mitchell, Nicole Mitchell, William Parker, Bob Brown, Joe Morris.

Parmi les dernières nouveautés : soulignons le Black Earth Ensemble dirigé par Roscoe Mitchell et Nicole Mitchell pour le disque « Three compositions » et « Arc of O » de Nicole Mitchell, dans lequel de grands improvisateurs associent à leur musique des effets électroniques et un orchestre de musique de chambre, le quartet de Joe Morris dans « Graffiti in Two Parts » et le solo de Yusef Lateef dans « Roots Run Deep ».

Un label également ouvert aux musiciens européens

On trouve aussi quelques noms européens comme le flûtiste Michel Edelin en trio (« Kuntu »), ou en invité de l’Indigo Trio dans le disque « The Ethiopian Princess Meets The Tantric Priest ». Un prochain disque en quartet avec Jacques Di Donato, Simon Goubert et François Méchali devrait voir le jour courant 2013. La contrebassiste Joëlle Léandre y a également produit deux disques : « Transatlantique Visions » qui l’associe au pianiste George Lewis et « Avant Après » avec Nicole Mitchell et Dylan van der Schyff. Autre coup de cœur : le trio improvisé Kassap/Tchamitchian/Lopez qui a donné lieu à l’enregistrement « Ascension, Tombeau de John Coltrane » avec le comédien Denis Lavant récitant des textes de Franck Médioni.
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Le violoncelliste Didier Petit s’est, en 2011, associé à Alexandre Pierrepont pour donner naissance au projet « Passages ». Il nous invite à un voyage partagé avec l’écrivain et ethnologue Alexandre Pierrepont, habitué de l’Amérique du Nord, au cours duquel ils ont choisi de traverser l’Amérique d’Est en Ouest pour faire halte à Los Angeles, Woodstock, Chicago et New York. Les deux artistes ont passé du temps dans chaque ville à échanger et jouer avec quelques musiciens importants de la scène américaine. Ces rencontres inédites totalement improvisées ont donné lieu à des enregistrements, essentiellement en trio, dans lesquels on peut entendre Marilyn Crispell, Gerald Cleaver, Hamid Drake, François Houle, Joe Morris, Nicole Mitchell, Michael Zerang... Musicalement, chaque passage reste aussi improbable qu’inoubliable dans cet album concept osé, dans lequel Didier Petit ne déroge pas à son habitude de donner au violoncelle une dimension musicale souvent ignorée du grand public. Un magnifique livret renferme des propos d’Alexandre Pierrepont, donnant au disque en plus de sa dimension artistique musicale qu’on lui connaît une certaine forme d’objet littéraire à découvrir, souvent mis en avant et apprécié au sein du très beau catalogue du label RogueArt.

Autres nouveautés associant des artistes français : le disque « Watershed » en quintet dans lequel figurent notamment le batteur Denis Fournier et le contrebassiste Bernard Santacruz, associés à la flûtiste Nicole Mitchell, « 13 miniature for Albert Ayler », enregistré lors d’un concert donné en décembre 2010 à la Fondation Cartier à Paris, à l’occasion du 40ème anniversaire de sa mort. On retrouve dans ce disque quelques grands noms de la scène improvisée européenne : Didier Levallet, Jean-Luc Cappozzo, Joëlle Léandre, Ramon Lopez, Sylvain Kassap, Michel Portal, Evan Parker, Barre Phillips, Christian Rollet, John Tchicai...

Un label qui défend l’objet littéraire

Autre point peu commun pour un label, celui de retrouver dans ses productions trois livres. « Logos and language : a post-jazz metaphorical dialogue » est un ouvrage de 100 pages illustré de photos de Lorna Lentini avec 2 interviews de Matthew Shipp par Steve Dalachinsky, 19 poèmes du même auteur inspirés de la musique de Matthew Shipp et 4 écrits par ce dernier. « La musique de Matthew Shipp est vue de l’intérieur par trois artistes importants. Cela en fait un ouvrage unique, pas seulement un livre sur le pianiste mais un objet qui nous emmène au-delà des limites du connu. »

Jacques Bisceglia - Steve Dalachinsky : « Reaching into the unknown - 1964-2009 » -  voir en grand cette image
Jacques Bisceglia - Steve Dalachinsky : « Reaching into the unknown - 1964-2009 »
RogueArt (livre)

Deuxième opus : « Reaching Into the Unknown 1964-2009 », un recueil de 440 pages qui renferme 180 photographies du regretté Jacques Bisceglia, 140 poèmes de Steve Dalachinsky et 45 ans de musiques. Selon Michel Dorbon : « Depuis toujours, Steve Dalachinsky (poète) et Jacques Bisceglia (photographe) captent l’instant. Ni l’outil ni le style ne sont les mêmes, seul l’instant capté est commun. De la confrontation de leurs instantanés est né « Reaching Into the Unknown ». En regardant les poèmes, en lisant les photos, vous entendrez la musique, vous comprendrez le jazz mieux qu’à la lecture d’un ouvrage savant sur le sujet. La plupart des musiciens que vous y rencontrerez sont de ceux qui ont repoussé ou qui repoussent toujours plus loin les limites de l’expression musicale, en quête d’une musique plus spontanée, plus directe, plus viscérale, capable de coller aux émotions, aux sentiments, aux comportements humains les plus complexes et les plus contradictoires. Comme leur musique, ce livre raconte la vie et flirte avec l’inconnu. »

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Photo © Christian Ducasse

Troisième opus : « Conversations », un ouvrage en anglais de 445 pages qui regroupe 28 photographies de Jacques Bisceglia et 32 interview conduites par William Parker, à propos de musiciens tels que Han Bennink, Frank Lowe, Sunny Murray, Paul Rogers, Warren Smith... En bonus, un CD avec des extraits d’interview et solos de William Parker.

Un label qui se veut authentique

Des ouvrages vidéos sont aussi proposés : cas de « Off the Road » au sujet du contrebassiste allemand Peter Kowald avec un disque accompagné de deux DVD du film documentaire de Laurence Petit-Jouvet réalisé en 2001 et « Contact », le DVD d’un concert donné en 2004 à l’IRCAM par le duo Roscoe Mitchell (saxophones) et David Wessel (effets électroniques).

Pour conclure sur ce beau label singulier qui a le mérite de défendre le disque en tant qu’objet unique, citons le propos suivant de Michel Dorbon : « Le jazz n’est pas seulement la musique des Afro-Américains. C’est la musique d’un peuple qui a dû lutter pour être lui-même, pour se libérer. D’une certaine manière, tous les musiciens de jazz qui ont choisi de dire ce qu’ils avaient à dire, quelque soit leur provenance, n’ont jamais trouvé leur place dans les systèmes économiques et politiques qui leur sont imposés. « RogueArt » est un nom naturel pour une étiquette qui fournit un abri pour la musique qui est en dehors du courant dominant ».


Remerciements particuliers à Michel Dorbon et Kurt Gottschalk pour leurs propos « prêtés ».

NDLR : Vous ne trouverez pas de chroniques des disques du label RogueArt dans nos pages à l’exception de cet article de 2009 (Indigo Trio)... tout simplement parce que ces disques toujours intéressants ne nous parviennent pas.
Nous tenons cependant à mettre en avant le travail remarquable effectué par ce label...


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