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Petit aperçu des labels français #2

Des difficultés qui n’empêchent pas l’existence de nombreux labels

D 30 janvier 2013     H 18:55     A Armel Bloch    


Le disque est en crise mais de nombreux labels ont vu le jour ou disparu ces dernières années. Seconde partie d’un aperçu du paysage des labels français.
Lire la première partie ici !

Des labels qui disparaissent

Loin des catalogues imposants des grands labels européens tels qu’ECM, Enja Records, CAM Jazz, Winter & Winter..., des labels sont nés en France, ont connu une belle histoire, ont défendu le parcours de nombreux musiciens et se sont malheureusement éteints, parfois brusquement : Deux Z, Chief Inspector de Nicolas Netter, Label Hopi de Fabrice Postel, In Circum Girum d’Olivier Aude et Thierry Pichon, Sketch et Minium fondés par Philippe Ghielmetti, MadRecordz de Jean-Philippe Morel, CC Production de Bertrand Renaudin, 12 Productions d’Eric Prost et Daniel Jeand’heur, Quoi De Neuf Docteur de Serge Adam (actif de 1991 à 2005), Charlotte Productions qui a édité les beaux disques de François Méchali et Michel Edelin, Pee Wee Records de Vincent Mahey, RDC Records, Nocturne, l’ancien label de Yann Martin disparu à la fin de l’année 2009...
Certains ont bénéficié d’un rachat de leur catalogue et leurs disques peuvent ainsi être réédités : cas des labels Évidence (initié par Sylvain Kassap et Didier Levallet, qui ont su révéler les talents de François Corneloup, Franck Tortiller, Yves Robert...) et La Lichère (créé par le regretté Patrick Tandin en 1988) rachetés par Frémeaux & Associés. C’est aussi le cas d’Owl Records racheté par Universal. D’autres se débrouillent autrement pour faire renaître leur cendres : la distribution du Label Hopi est maintenant possible par internet sur un blog. On y trouve quelques disques de Jean-Marc Padovani, Gérard Marais...
Les collectionneurs passionnés comme moi devront fouiller dans les bacs des disquaires spécialisés pour espérer trouver les pièces manquantes du puzzle de tous ces labels éteints, parfois un peu trop vite oubliés.

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Petit aperçu des labels français

Des labels qui (sur)vivent

D’autres labels survivent, parfois difficilement, et sont en mode de production très ralentie quand on connait leur très belle histoire. Label Bleu est un de ces derniers, après avoir produit les plus grands noms du jazz français des années 90 : Daniel Humair, Michel Portal, Henri Texier, Aldo Romano, François Jeanneau, Patrice Caratini, Marc Ducret, Jean-Marc Padovani sans oublier les pointures internationales que sont Joe Lovano, Joachim Kühn, Paolo Fresu... Les productions des disques d’Henri Texier voient toutefois le jour (prochain disque à paraître en quartet) et des musiciens de la nouvelle génération (Thomas Enhco, Richard Manetti...) sont aussi courtisés.
D’autres labels poursuivent leur histoire : Rude Awakening (Guillaume Séguron, Denis Fournier, Bernard Santacruz, Samuel Silvant, Aurélien Besnard, Julien Desprez), La Buissonne de l’ingénieur du son Gérard de Haro avec les récents succès d’Andy Emler et de Vincent Courtois, Abalone de Régis Huby (qui dispose déjà d’un catalogue riche avec les très beaux disques de Christophe Marguet, Maria-Laura Baccarini, Claudia Solal, Denis Badault, Bruno Angelini, plus récemment le quartet de Claude Tchamitchian), le label Nato de Jean Rochard qui a passé le cap des 30 ans avec plus de 130 références parmis lesquelles on retrouve des disques de Tony Hymas, Benoit Delbecq, Ursus Minor, Jef Lee Johnson..., les différentes ramifications du label Futura et Marge, Le Petit Label et sa très belle collection d’objets uniques conçus manuellement. Citons également Cristal Records (avec les disques de Jean-Christophe Cholet, Frédéric Couderc, Sophia Domancich, Simon Goubert...), Bee Jazz (Daniel Humair, Jean-Marie Machado, Issam Krimi, l’ONJ Daniel Yvinec, Jérôme Sabbagh, Magic Malik, Guillaume de Chassy et Eric Le Lann pour 2013...), Sans Bruits de Stéphane Berland, qui est le premier label français à avoir proposé sous forme de téléchargement les enregistrements d’Alexandra Grimal, Stéphan Oliva, Sylvain Rifflet, Didier Levallet... On peut ajouter Laborie Jazz (Daniel Humair, Benjamin Moussay, Yaron Herman, Emile Parisien, Anne Paceo...), Le Chant du Monde (malheureusement plus actif dans les rééditions de jazz historique que dans les musiques jazz d’aujourd’hui, après avoir produit quelques beaux disques de l’ONJ, d’Yves Rousseau, Christophe Marguet, Patrice Caratini, Jean-Marc Padovani...), le label Mélisse créé par le pianiste Edouard Ferlet, Inna+ (une ramification du label breton Innacor sur lequel on peut trouver les deux derniers disques de la contrebassiste Hélène Labarrière), le label Forge avec les créations portées par le collectif La Forge CIR, Plus Loin Music (Médéric Collignon, Christian Escoudé, Eric Le Lann, Sophie Alour, Thomas Savy, Antoine Hervé, Pierrick Pédron, Laurent de Wilde, Pierre de Bethmann, Emmanuel Bex, les frères Moutin...), Émouvance initié par Claude Tchamitchian au milieu des années 90 (Daunik Lazro, Raymond Boni, Claude Tchamitchian...), Label Ouïe de Denis Charolles... N’oublions pas également le label Zig Zag Territoires, appartenant au groupe Outhere qui a étendu les références de son catalogue essentiellement classique aux univers parfois jazz de Stéphane Kerecki, Michel Benita, Raphaël Imbert, Thomas Grimmonprez, David Chevallier, Vincent Peirani... Certains de ces projets sont d’ailleurs d’excellentes occasions de découvrir des passerelles existantes avec d’autres musiques (baroque, classique, musiques du monde). Ajoutons également qu’après trois éditions en 2011 et un an et demi de silence, le label nantais Yolk, fondé par Alban Darche, Jean-Louis Pommier et Sébastien Boisseau, prévoit en 2013 la sortie des disques Frelon rouge du Cube d’Alban Darche et Wood du duo Boisseau/Donarier.

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Petit aperçu des labels français

Des lieux de diffusion ont aussi mis leurs compétences à l’œuvre pour déposer leur marque de production. Ce fut le cas, entre 1993 et 2003, du Petit Faucheux qui a gravé les créations live d’éminents musiciens reconnus au niveau international (Eric Watson, Mal Waldron), national (Jef Sicard, Michel Edelin, Mico Nissim...) ou régional (Jean Aussanaire, Olivier Thémines, Sébastien Boisseau). C’est aussi le cas du label AJMISeries avec les disques de Rémi Charmasson, Guillaume Séguron, Sylvia Versini, René Bottlang... créé en 2001 par l’Association pour le Jazz et la Musique Improvisée (AJMI), basée à Avignon, pour graver certaines des créations des formations accueillies en résidence dans ce lieux. Le catalogue du label CELP créé par André Jaume (qui dispose d’une longue liste des disques d’André Jaume, Alain Soler, Rémi Charmasson) est désormais diponible grâce au Label Durance, une des activités dérivées de l’A.M.I. [1] basée à Chateau-Arnoux (04). Le Triton a pris la même initiative en produisant les albums de Vincent Courtois, One Shot, Jean-Rémy Guédon et plus récemment Guillaume Roy et Christophe Monniot.

Des labels qui naissent grâce à des initiatives personnelles ou collectives

Malgré l’existence de tous ces labels, beaucoup de musiciens diront qu’il devient de plus en plus difficile de produire leurs disques. Donc, certains ont le courage et le mérite de passer à l’acte en autoproduisant leurs disques sans marque distincte ou en créant leur propre label. Citons ArchieBall, label d’Archie Shepp, Carton Records de Sébastien Brun, IMR Music (Instant Musics Records) de Bruno Tocanne et Alain Blesing dans lequel on retrouve plusieurs groupes de Tocanne et qui sortira prochainement le projet « Rue de Montcorbier » du compositeur bourguignon Jean-Luc Girard autour de François Villon, MCO (Musiques à Ciel Ouvert) de Franck Tortiller, Discograph (Lionel et Stéphane Belmondo, Eric Legnini, Christophe Dal Sasso), Out Note Records du producteur indépendant Jean-Jacques Pussiau qui entretient une amitié fidéle avec Dave Liebman, Joachim Kühn, Jean-Paul Celea, Jean-Pierre Mas, Poros Edition de Dominique Pifarély avec la majorité de ses derniers projets personnels, Illusions de Philippe Ghielmetti (avec Stephan Oliva, Bill Carrothers, Marc Ducret, Matt Turner...), Quark Records créé en 2006 par Edward Perraud pour produire ses propres disques mais aussi ceux d’Hasse Poulsen, du groupe Das Kapital...

Des collectifs ont aussi pris l’initiative de créer leur propre label : cas de Coax Records du Collectif Coax, présenté comme une coopérative de jeunes musiciens qui n’hésitent pas à mélanger les styles (Radiation 10, Metal-O-Phone, Rétroviseur, Actuum...), de Vents d’Est qui propose les productions discographiques de Francis Le Bras, Daniel Erdmann et André Ze Jam Afane, du collectif Paris Jazz Underground qui a édité les disques de Karl Jannuska, Romain Pilon, David Prez, Sandro Zerafa, de Circum Disc créé par le collectif lillois Circum qui produit les groupes d’Olivier Benoit, Jérémy Ternoy, Stefan Orins ou de la structure Grolektif, qui a fondé en 2008 le label Grolektif Productions et donner la même année naissance à cinq albums dont ceux du big band Bigre !, les trios RYR et Dulabo.

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Petit aperçu des labels français

Belle surprise : la naissance récente du label Vision fugitive fondé par les musiciens Jean-Marc Foltz, Philippe Mouratoglou et le producteur Philippe Ghielmetti (encore lui, qui en est à sa cinquième initiative de labels après Sketch, Minium, Illusions et Sans Bruit co-fondé avec Stéphane Berland) pour défendre une musique de création et de répertoire, des projets transversaux au cœur desquels l’idée de « ré-appropriation » héritée du jazz occupe une place privilégiée. L’objectif est clair : trois disques par an, en CD digipack sur envers de cartons, plus un livret indépendant de quarante pages richement illustré avec des pochettes peintes par Emmanuel Guibert et des enregistrements réalisés aux Studios La Buissonne par Gérard de Haro. La patte graphique de Ghielmetti se reconnaît sur les disques. Voilà un label qui a identifié très clairement sa ligne directrice artistique. Souhaitons lui une longue suite.

Des labels qui soignent leur image.

Des labels français se sont mis à soigner la forme pour valoriser encore plus le disque en tant qu’objet, même si il est possible de trouver des labels qui ne vendent la musique que sous forme de téléchargements payants, avec pochette également téléchargeable (par exemple Sans Bruit). Le label Nato produit ainsi des disques avec des couvertures cartonnées rigides, telles celles d’un livre, qui renferment des livrets richement illustrés de dessins et de textes. Le disque attire plus sous cette forme que le digipack plat classique sans pochette de présentation qui a pris le pas sur le boîtier plastique cristal originel. Certains soignent aussi la typographie, comme en témoignent les différentes expériences des labels de Philippe Ghielmetti (Sketch, Minium, Illusions) et Stéphane Berland (Sans Bruit, Ayler Records) ou RogueArt de Michel Dorbon qui en plus propose des disques avec la largeur de l’objet en bas et non sur les côtés. Au sujet de son label, Michel Dorbon précise : « Un enregistrement ne peut pas être simplement un fichier électronique, il doit y avoir un objet que les mélomanes veulent garder ». Un travail sur les couleurs (Poros éditions), les peintures (Emouvance et Evidence) et les dessins (Radio Arfi) peut aussi être constaté au fil des années. D’autres sont attachés à illustrer les livrets de photos, comme La Buissonne et Quark Records, ou de posters (Bee Jazz pour certains disques). Pour d’autres, ces aspects peuvent rester secondaires et sont parfois négligés, faute d’intérêts ou tout simplement de moyens (financiers, techniques...). Certains labels ne semblent pas spécialement attachés à retrouver dans leur catalogue des points communs qui concernent la dimension artistique extra-musicale du disque. La banalisation du disque connue ces dernières années pousse certains labels à retravailler l’esthétique de l’objet, cas de Yolk Records qui lance fin 2010 la collection Yolk Box Series avec de nouveaux boîtiers rigides cartonnés « qui offrent davantage d’espace d’expression aux artistes, pour renforcer ce qui les lie à ceux qui prennent le temps de les écouter, pour augmenter la valeur de ce geste qu’est l’enregistrement en l’accompagnant d’objets choisis avec les artistes (posters, cartes postales...) ». La Buissonne a par exemple produits des disques sous format 30 cm vinyle, en plus du format classique du CD (album « L’imprévu » de Vincent Courtois). C’est également l’orientation du label DTC Records (groupes de Gaël Horellou, Kpt’n Planet, Cosmik Connection, NHX...) qui propose une partie de son catalogue sous le format 30 cm vinyle. On trouve parfois des boîtiers métalliques circulaires. D’autres n’hésitent pas à inclure le DVD d’un reportage ou d’un concert (à découvrir dans le disque Pulsion de Christophe Marguet produit par Abalone), d’ajouter la version live d’un enregistrement en studio présentant ainsi un double album. Des vidéos peuvent aussi être disponibles en bonus. Dans l’ensemble, la majorité des labels ont une identité musicale et plus largement artistique bien affirmée. Le disque s’adapte sous toutes ses formes. J’aime pour ce qui me concerne retrouver plus que de la musique dans un album, mais soyons conscients que cela a un coût pour les producteurs et qu’il n’est sans doute pas évident de procéder ainsi.

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Petit aperçu des labels français

Un marché qui subsiste et s’adapte.

La France dispose donc d’un capital de labels indépendants non négligeable, parce que les musiciens savent qu’il est délicat de faire sans, et qu’à un moment donné, pour se démarquer des autres et rester actif, il faut prendre le taureau par les cornes et défendre ses produits en les concevant, en soignant leur image, en créant sa propre marque, parfois son propre circuit de distribution et en défendant pour une grande majorité d’entre-eux un positionnement artistique particulier. D’après le bassiste Greg Théveniau, musicien ayant publié plusieurs albums sur le label 12 production aujourd’hui disparu : « notre autonomie, nous la devons à des ingénieurs du son, des graphistes, photographes, journalistes, des passionnés de musiques, des associations, des studios qui nous aident et nous soutiennent... Ils nous offrent de leur temps pour que nous puissions faire la musique en laquelle nous croyons, notre mission est de ne pas les décevoir ! ».

Aussi parce que la musique n’est certainement pas faite pour être uniquement écoutée en concert, même si nous reconnaissons en reprenant le slogan de l’AJMI que « le meilleur moyen d’écouter du jazz, c’est d’en voir ». Internet facilite la distribution directe par correspondance, une alterative à la régression de la distribution « physique ».
Si la production discographique est menacée depuis plusieurs années, la liste des labels de jazz français reste tout de même longue, qu’ils soient actifs ou non, et nous ne pouvons espérer qu’une seule chose : qu’elle s’agrandisse au fil des années. Les Allumés du jazz (fédération des labels de jazz indépendants) vous donneront un bon aperçu de ce qui se fait et ce qui a pu se faire (58 labels référencés à ce jour), car ils proposent de nombreux disques à la vente (y compris dans leur « Boutique » au Mans !), en espérant que vous y trouviez votre compte...

À suivre avec un coup de projecteur sur quelques labels....


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[1Association Musiques Improvisées