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Attica Blues story

D’une certaine manière, nous sommes tous prisonniers...

D 22 novembre 2013     H 10:35     A Thierry Giard    


Septembre 1971, un soulèvement de prisonniers éclate dans centre correctionnel d’Attica dans l’État de New York. Cette mutinerie qui se déclare peu de temps après l’assassinat du militant des Black Panthers, George Jackson, implique de nombreux détenus afro-américains dans un contexte de revendication des droits civiques, en protestation contre le racisme. La répression sera violente et fera des victimes puisque le gouverneur Nelson Rockefeller fera intervenir l’armée pour mettre fin à cette révolte d’être humains qui demandaient à être traités comme tels et non « comme des bêtes »...

Archie Shepp : « Attica Blues » (1972) -  voir en grand cette image
Archie Shepp : « Attica Blues » (1972)
Impulse !

Cet événement dramatique mit en émoi de nombreux musiciens afro-américains. On se souviendra, par exemple, de la composition de Charlie Mingus « Remember Rockefeller at Attica » dans l’album Changes One en 1975...

Musicien engagé, Archie Shepp se révolte lui aussi et veut marquer son indignation à travers la musique. Dès janvier 1972, il enregistre Attica Blues. Il s’agit d’un cri de révolte marquant et surprenant car, alors qu’on aurait pu s’attendre à un souffle de rage dans la plus pure veine du free jazz, le saxophoniste puise à la source des musiques populaires (blues, gospel, rhythm’n’blues, soul music...) pour créer une œuvre singulière, au carrefour des genres, presque œcuménique : « Attica Blues ».

En septembre de la même année, Archie Shepp poursuit dans cette voie et creuse encore un peu plus le sillon de la soul-music et du blues avec « The Cry Of My People » qui apparaît clairement comme le prolongement d’Attica Blues, juste un an après la révolte.
Entre prière et revendication, cette musique se veut accessible au plus grand nombre dans ce qui peut apparaître comme un désir de ralliement après bien des déchirements et des clivages dans les luttes.

Archie Shepp : « The Cry Of My People » (1972) -  voir en grand cette image
Archie Shepp : « The Cry Of My People » (1972)
Impulse !

Bien plus que d’autres tentatives de brassage et de mélanges de l’époque (entre jazz et rock-music, Miles Davis venait d’enregistrer « On The Corner » au printemps 72...), cette musique a franchi l’obstacle du temps et a conservé toute sa force, sans doute parce qu’elle a su préserver l’authenticité du blues et du chant soul associé à un travail élaboré d’orchestrations et d’arrangements. Il s’agit, de toute évidence, d’une musique populaire qui vise une certaine respectabilité. La place des cordes renvoie discrètement au raffinement des musiques occidentales « sérieuses ».

Avec ces deux disques, Archie Shepp s’extrayait quelque peu des chapelles du free-jazz où on l’avait trop vite enfermé. Dans les années qui suivirent, il poursuivit ce cheminement un peu à rebrousse-poil en se lançant dans une relecture du be-bop et des courants plus anciens (de Parker à Bechet). C’est à cette période que Gérard Terronès, infatigable militant du jazz vivant, permit au saxophoniste de se produire très fréquemment sur des scènes européennes et françaises en particulier (le plus souvent en quartet) et l’enregistra pour son label Marge et ses dérivés (Blue Marge).

Archie Shepp Attica Blues Big band : « Live at the Palais des Glaces » (1979) -  voir en grand cette image
Archie Shepp Attica Blues Big band : « Live at the Palais des Glaces » (1979)
Blue Marge / www.futuramarge.free.fr

Sur la dynamique de reconnaissance du saxophoniste dans la vieille Europe, il était assez naturel que l’envie de faire revivre le répertoire d’Attica Blues et The Cry Of My People, albums devenus symboles de la lutte pour la reconnaissance d’une culture noire, ne refasse surface.
À l’automne 1979, une tournée fut organisée en accord avec quelques festivals européens. Archie Shepp pouvait donc reconstituer un big-band pour faire revivre l’esprit (et l’âme) de cette musique.
Une trace discographique de cette tournée fut enregistrée le 24 octobre 1979 au Palais des Glaces à Paris. Shepp était à la tête d’un big-band américain augmenté d’un quatuor à cordes, de chanteurs et de choristes. Sept ans après l’enregistrement original, Archie Shepp, bien entouré d’amis arrangeurs compositeurs ne chercha pas à rejouer intégralement le contenu original. Il construisit un programme intégrant d’autres thèmes originaux ou empruntés à des compositeurs marquants de la musique afro-américaine (Horace Silver, Randy Weston...).
Quelques mois après le concert, un double album fut édité sur le label Blue Marge. Cette nouvelle opportunité de tournée et d’enregistrement permit de raviver la flamme du souvenir d’Attica, la révolte et le blues, le blues de la révolte dans une force assez tranquille.

Il aurait été dommage que l’histoire s’arrête là...

On sait qu’Archie Shepp, Citoyen du Monde dans l’âme est aussi, très souvent, un résident français comme d’autres musiciens américains. Cela crée inévitablement un réseau de relations. Tous ses amis désiraient vivre à leur tour des moments intenses. Archie, homme d’histoire(s) leur permet cette sorte de plongée dans son passé du jazz.
Tout un maillage, un réseau actif et organisé de musiciens (américains, européens...), de diffuseurs (festivals, lieux de spectacle...), de collectifs (la Compagnie Nine Spirit de Raphaël Imbert, basée à Marseille) de structures (le CNSMP [1] autour de François Théberge) ont permis cette fois encore au projet Attica Blues de reprendre vie en Europe... quarante ans après sa création américaine.

Archie SHEPP Attica Blues Orchestra Live : « I Hear The Sound » -  voir en grand cette image
Archie SHEPP Attica Blues Orchestra Live : « I Hear The Sound »
ArchieBall / Harmonia Mundi
« OUI ! On aime ! »
« OUI ! On aime ! »

Cette fois, il n’était plus question de faire venir par-dessus l’Atlantique un charter de musiciens américains, l’identité purement afro-américaine de cette musique dut-elle en pâtir ! D’ailleurs, Shepp trouverait-il encore là-bas une équipe capable de porter ce projet sans faire regretter l’original ?
L’époque est aux circuits-courts et à la mise en valeur des ressources locales (en terme de compétences des musiciens) !

Autour d’un noyau d’ancien et de nouveaux représentants/défenseurs de la Great Black Music (Archie Shepp, Famoudou Don Moye -désormais résident en PACA ! [2]-, Amina Claudine Myers, Ambrose Akinmusire, Tom McClung...), l’Attica Blues Big-Band devenu Orchestra dans sa version 2012-2013 rassemble une remarquable équipe de musiciens européens (essentiellement français) enthousiaste et aguerrie.
En l’absence de chanteur authentique (c’était Joe Lee Wilson à l’origine, décédé en 2011), Archie Shepp lui-même qui reprend le rôle avec toute la force d’un bluesman. À ses côtés, on retrouve avec bonheur Amina Claudine Myers en alternance ou en chœur avec les belles voix de Cecile McLorin-Salvant et de Marion Rampal (made in PACA !).

À la différence du double album de 1979, le contenu de « I Hear The Sound », ce nouveau disque publié ces dernières semaines sur ArchieBall [3] a été « collecté » au cours de concerts donnés en 2012 et au début 2013. Il a été possible ainsi de ne retenir les meilleurs moments de ce nouvel épisode de l’histoire d’Attica Blues.

Même si l’on pourrait considérer qu’il s’agit d’une reconstitution de circonstance avec un orchestre composite, Archie Shepp est parvenu à fédérer son équipe pour lui donner un véritable élan bien perceptible dans la fougue des improvisateurs-solistes.
C’est qu’au delà de la musique, il a aussi fait œuvre de pédagogue et d’historien pour raconter à ces européens, souvent jeunes, l’histoire d’Attica Blues. Raphaël Imbert l’évoque fort bien dans le texte qu’il consacre à ce projet dans le livret de l’album.
On pourra trouver que le chœur des vocalistes n’a pas la rage de l’ensemble vocal de la version originale mais on sent tout de même une réelle implication qui contribue à faire revivre de belle manière ce répertoire. Et puis Archie Shepp se retrouve totalement dans ce projet. Écoutons-le chanter le Come Sunday de Duke Ellington qui ne démérite pas si on le compare à la version de 1972 que donnait Joe Lee Wilson dans « The Cry of My People ».

Un disque dont on ne saura se passer, ce serait-ce que pour entrer dans la belle histoire d’Attica Blues jalonnée par des albums qu’on pourra (ré)écouter et (re)découvrir avec bonheur.
La flamme de la musique afro-américaine s’en trouve ravivée.
Merci Archie et un grand bravo à tous ceux qui ont soutenu avec ferveur la renaissance de ce projet ambitieux (comme quoi, c’est toujours possible !).


Les références :

Archie Shepp : « Attica Blues » (1972)

> Impulse ! Réédition CD AS-9222 / 654 414-2 (en 2003)

Archie Shepp : saxophone ténor et soprano, compositions sauf indication contraire / Clifford Thornton : cornet / Roy Burrows, Charles McGhee, Michael Ridley : trompette / Cal Massey : bugle / Charles Greenlee, Charles Stephens, Kiane Zawadi : trombone / Hakim Jami : euphonium / Clarence White : saxophone alto / Marion Brown : saxophone alto, flûtes, percussion / Roland Alexander, Billy Robinson : saxophone ténor / James Ware : saxophone baryton / John Blake, Leroy Jenkins, Lakshinarayana Shankar : violon / Ronald Lipscomb, Calo Scott : violoncelle / Dave Burrell : piano électrique / Walter Davis, Jr. : piano électrique, piano / Cornell Dupree : guitare / Jimmy Garrison, Gerald Jemmott, Roland Wilson : contrebasse, basse / Ollie Anderson, Nene DeFense, Juma Sultan : percussion / Beaver Harris, Billy Higgins : batterie / Joshie Armstead, Henry Hull, Waheeda Massey, Albertine Robertson, Joe Lee Wilson : voix / Bartholomew Gray, William Kunstler : narrateurs / RoMas : arrangeur / Romulus Franceschini : direction d’orchestre.

01. Attica Blues (Beaver Harris, Archie Shepp)- comprenant une invocation par Beaver Harris / 02. Steam (Part 1) / 03. Invocation To Mr. Parker (Bart Gray, Shepp) / 04. Steam (Part 2) / 05. Blues For Brother George Jackson / 06. Ballad For A Child (Harris, Shepp) - comprenant une invocation par Beaver Harris / 07. Good-Bye Sweet Pops (Cal Massey) / 08. Quiet Dawn (Massey) // Enregistré aux studios A&R Studios, New York, 24–26 janvier 1972

Archie Shepp : « The Cry of My People » (1972)

> Impulse ! Réédition CD AS-9231 (en 2004)

Archie Shepp : saxophones ténor et soprano, compositions sauf indication contraire / Harold Mabern, Dave Burrell : piano / Charles McGhee : trompette / Charles Greenlee, Charles Stephens : trombone / Cornell Dupree : guitare / Ron Carter : basse électrique / Jimmy Garrison : contrebasse / Bernard Purdie, Beaver Harris : batterie / Nene DeFense, Terry Quaye : congas, percussion, tambourin / Guilherme Franco : berimbau, percussions brésiliennes / Peggie Blue, Joe Lee Wilson : voix / Andre Franklin, Mildred Lane, Mary Stephens, Barbara White, Judith White : chœurs / John Blake, Gayle Dixon, Leroy Jenkins, Lois Siessinger, Noel DeCosta, Jerry Little : violon / Patricia Dixon, Esther Mellon : violoncelle / Romulus Franceschini, Cal Massey, Dave Burrell, Charles Greenlee : arrangements et direction d’orchestre

01. Rest Enough (Song to Mother) / 02. A Prayer (Cal Massey) / 03. All God’s Children Got a Home in the Universe / 04. The Lady (Bob Ford) / 05. The Cry of My People (Massey) / 06. African Drum Suite, Part 1 (Beaver Harris) / 07. African Drum Suite, Part 2 (Harris) / 08. Come Sunday (Duke Ellington) // Enregistré aux Allegro Sound Studios, New York, 25–27 Septembre 1972

Archie Shepp Attica Blues Big Band : « Live at The Palais des Glaces - 24 octobre 1979 »

> Blue Marge 1001 réédité en double CD / www.futuramarge.free.fr (vérifier disponibilité)

Archie Shepp : leader, piano, saxophones soprano et ténor / Kamal Alim, Roy Borrowes, Charles Mc Ghee, Eddie Preston, Richard « Malachi » Thompson : trompettes / Marvin Blackman, Marion Brown, Patience Higgins, John Purcell, James Ware : saxophones / Candice Greene : violon / Terry Jenoure : violon, piano / Carl Ector : alto / Akua Dixon : violoncelle / Art Matthews : piano / Clyde Criner : synthétiseur / Hakim Jami : tuba et basse électrique / Avery Sharpe : contrebasse, basse / Clifford Jarvis : batterie / Kevin Jones : percussions

LP1 - A : 01. Antes de Dios (T. Jenoure) / 02. Star Love / 03. Moon Bees / 04. Attica Blues, part one / 05. Steam
LP1 - B : 01. Quiet Dawn / 02. Hi-Fly (R. Weston) / 03. U-Jaama
LP2 - A : 01. Strollin (H. Silver) / 02. Ballad For A Child / 03. Simone (F. Foster) / 04. Crusificado (D. Burrell)
LP2 - B : A Change has come Over Me (W. Hawkins) / 02. Goodbye Sweet Pops (Cal Massey) / 03. Skippin’ (Ramsey Lewis) / 04. Attica Blues, part two.

Archie SHEPP Attica Blues Orchestra Live : « I Hear The Sound » (2013)

> ARCHIEBALL ARCHI301 / Harmonia Mundi (parution le 05/11/2013)

Archie Shepp : saxophones tenor, soprano, voix / Amina Claudine Myers , Marion Rampal, Cécile McLorin Salvant : Voix / Amina Claudine Myers, Tom Mc Clung : piano / Famoudou Don Moye : batterie, congas / Reggie Washington : contrebasse et basse / Pierre Durand : guitare / Stéphane Belmondo, Izidor Leitinger, Christophe Leloil, Olivier Miconi trompettes / Sébastien Llado, Simon Sieger, Romain Morello, Michaël Ballue : trombones / Raphaël Imbert, Olivier Chaussade : saxophones alto / François Théberge, Virgile Lefebvre : saxophones ténor / Jean-Philippe Scali : saxophone baryton / Manon Tenoudji, Steve Duong : violons / Antoine Carlier : violon alto / Louise Rosbach : violoncelle / Jimmy Owens : chef d’orchestre // Sauf pour The Cry Of My People : Ambrose Akinmusire : trompette / Darryl Hall : contrebasse / Jean-Claude André : chef d’orchestre.

01. Attica Blues / 02. Arms / 03. Blues for Brother G. Jackson / 04. Come Sunday / 05. The Cry Of My People / 06. Quiet Dawn / 07. Déjà Vu / 08. Steam / 09. Goodbye Sweet Pop’s / 10. Ballad for a Child / 11. Mama too tight /+/ à télécharger mais aussi disponible sur la version digitale : 12. The Stars are in your eyes / 13. Ujaama // Enregistré en concert en le 9 septembre 2012 (Paris- La Villette), le 14 juin 2013 (Châteauvallon), le 17 juin 2013 (Lyon – Fourvière)

NB : un coup de chapeau à Wozniak, illustrateur attitré du label Archie Ball pour son travail sur ce disque (www.wozwoz.net) - De plus, Samuel Thébault a capté ces concerts en vidéo... Une suite en images ?

À retrouver dans la Pile de Disques de novembre 2013 [ICI !].

À (re)lire dans les archives de CultureJazz.fr :

> Liens :


[1Conservatoire National de Musique - Paris

[2Région Provence-Alpes-Côte d’Azur

[3Label (français) d’Archie Shepp