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Une année avec Leo (1)

D 16 décembre 2016     H 12:43     A Jean Buzelin    


Les lecteurs qui me suivent savent l’intérêt que je porte au prolifique label réellement indépendant Leo Records, sans parler de l’admiration que j’ai pour son créateur Leo Feigin qui accueille sur son label des musiciens souvent de premier plan, connus ou non, originaires d’un peu partout dans le monde – mais peu de Français, il est vrai qu’il y a presque autant de labels en France que de musiciens !
Cette année, entre janvier et octobre, Leo a produit la bagatelle de 39 disques, dont le magnifique CD/DVD qu’Alexei Aigui a consacré à Sergey Kuryokhin et que je vous ai présenté, toutes affaires cessantes, en août dernier. Et parmi ces disques, onze (!) sont signés Ivo Perelman, le boulimique saxophoniste brésilien de New York, que je mets de côté pour le moment.
Reste donc 27 CD que je vais tenter de vous présenter en deux temps (trois mouvements ?), un peu à la manière d’une « pile », car nombre de ces productions, souvent excellentes, ne peuvent rester dans l’ombre ; c’est une question d’information, Leo Feigin n’ayant pas les moyens de se payer de belles publicités dans les magazines.
NB : diaporama des pochettes des disques en bas de page, ...ici...

Dix de ces productions ont été réalisées par des musiciens allemands ou ayant des attaches avec l’Allemagne, notamment à Berlin et à Cologne, deux villes particulièrement actives dans les domaines musicaux qui nous intéressent, et de la création en général.
info document -  voir en grand cette imageC’est à Cologne, précisément, que réside le saxophoniste australien Tim O’Dwyer qui présente un projet original servi par une instrumentation que ne l’est pas moins : Carl Ludwig Hübsch (tuba), Bassem Hawar (djoze), Carl Rosman (clarinettes) et Saad Thamir (percussions, voix). Ce travail, basé sur « Le Pli - Leibniz et le baroque » de Gilles Deleuze, permet à chacun des musiciens d’intégrer ses propres compositions à l’intérieur de la pièce jouée. Au total cinq belles et complexes mélodies, parfois « orientalistes », servies par de fines variations de timbres et de sonorités : « Köln Project » (Leo Records LR 721).
Qui se cache sous le nom de Rotozaza et sous le titre « Zero » ? Un quartette berlinois composé du clarinettiste-basse Rudi Mahall qu’on ne présente plus, et de trois musiciens plus jeunes, le guitariste Nicola L. Hein, le contrebassiste Adam Pultz Melbye, et le batteur Christian Lillinger. Ils jouent un puissant free jazz vivant, spontané, sans redites, dynamique, plein de soubresauts et de rebondissements : « Zero » (Leo Records 763).
info document -  voir en grand cette imageUn très beau duo, Uwe Oberg (piano), dont nous avons déjà parlé [1], et Silke Eberhard (sax alto, clarinette) présente trois compositions de Carla Bley, deux de Jimmy Giuffre, deux d’Annette Peacock, et trois personnelles… Paul Bley n’est pas loin ! « Turns » (Leo Records LR 749).
On retrouve la saxophoniste Silke Eberhard dans le trio I Am Three, avec Nikolaus Neuser (trompette) et Christian Marien (batterie) qui s’attaque à douze pièces de Charles Mingus. On devine à l’instrumentation « minimaliste » le côté brut que peut prendre l’affaire, et c’est exactement cela : une musique rude, stimulante et roborative, aux sonorités souvent râpeuses, mais jouée avec beaucoup de simplicité et d’amour. Donc qui évite l’écueil dans lequel était tombé « Kubic’s Monk » [2]. Peut-être aussi que la musique décapante de Mingus s’y prête-t-elle mieux ? « Mingus Mingus Mingus » (Leo Records LR 752).
info document -  voir en grand cette imageRetour au duo piano/sax-clarinette avec deux des plus brillants improvisateurs allemands, reconnus et admirés dans leur pays mais bien peu audibles en France, même si connus de nos lecteurs : Gebhard Ullmann (sax ténor, clarinette-basse) et Achim Kaufmann (piano) (le premier fait notamment partie du Clarinet Trio [3]). Douze pièces élaborées par les deux musiciens, souvent calmes et limpides, profondément impliquées et, cela va de soi mais mérite parfois d’être rappelé, magnifiquement jouées. Comme une nouvelle forme de la ballade… « Geode » (Leo Records LR 727) (OUI, on aime !).
Le lendemain, une étonnante chanteuse, Almut Kühne, ajoutait sa voix au duo dans une dizaine de compositions collectives. On passait donc, dans un esprit tout à fait différent, à un véritable trio improvisé : « Marbrakeys » (Leo Records LR 726).
Achim Kaufmann retrouve à présent deux complices de quinze ans, le saxophoniste-alto et clarinettiste (basse en particulier) allemand Frank Gratkowski, et le contrebassiste hollandais Wilbert de Joode dont nous avons souvent parlé dans ces colonnes, surtout le premier (voir nos précédentes revues consacrées à Leo Records). Brisures, cassures, multiples pistes, changements de direction… nous sommes plongés dans l’improvisation à haut degré : « Oblengths » (Leo Records LR 748).
Gratkowski nous y maintient lorsqu’il dialogue avec le tromboniste italien Sebi Tramontana, autre improvisateur sans filet fameux – demandez à Joëlle Léandre. À l’arrivée, quinze courtes pièces captivantes. Petite remarque en passant : on apprécie ces formats courts qui obligent les musiciens à resserrer leur propos, et à l’auditeur d’être plus sollicité ; il est parfois difficile, même pour de vieux amateurs aguerris qui en ont entendu de toutes les couleurs (suivez mon regard), de ne pas décrocher durant les longues suites et les discours parfois interminables de certains improvisateurs. Cela dit sans aucun jugement, mais en observant que la plupart des disques ici présentés reviennent à ces formats courts : «  Live at Spanski Borci » (Leo Records LR 779).
info document -  voir en grand cette imageC’est le cas du quatuor The Octopus qui rassemble quatre violoncellistes (Nathan Bontrager, Elisabeth Coudoux, Nora Krahl et Hugues Vincent). Quatorze improvisations libres qui pourraient rebuter et qui, au contraire, impressionnent par la force, la puissance qui ressort de cette alliance/confrontation instrumentale étonnante d’aplomb, de réactivité et… de musicalité : « Subzo(o)ne » (Leo Records LR 770).
Sans ses partenaires, Elisabeth Coudoux (qui, comme son nom ne l’indique pas, est d’origine allemande), se risque à la réalisation d’un premier disque en soliste avec trois séquences de trois pièces et une finale. Un disque, donc, parfaitement organisé par une musicienne improvisatrice certes (deux impros libres) mais aussi interprète et compositrice, dans une veine souvent très rythmique et répétitive parfois obsédante. Difficile d’en rendre compte sinon constater que la violoncelliste fait corps avec son instrument, archet, cordes, bois… avant de nous quitter en s’éloignant comme sur un nuage : « Some Poems » (Leo Records LR 777).

D’Allemagne nous passons en Suisse avec tout d’abord le quartette BBRS, initiales de Denis Beuret (trombone) [4], Dominik Burger (batterie), Jerry Rojas (guitare) et Ekkehard Sassenhausen (saxes). Dix morceaux enchaînés en une suite, Compulsing numérotés de 1 à 10, à l’exception du 2, appelé S.C.T.S. et du 8, un solo de guitare acoustique sur le Follow your Heart de John McLaughlin. Si le trombone mène le jeu, chacun trouve sa place dans un large espace sonore. En retenant l’attention de l’auditeur de bout en bout, cet excellent disque démontre que l’on peut encore inventer une musique originale sans s’abstraire de l’histoire du jazz. Il mériterait un OUI si l’on se laissait emporter par sa générosité : « Improvising in the consulting room » (Leo Records LR 769).
info document -  voir en grand cette imageLe guitariste américain Mike Nord travaille depuis longtemps en Suisse avec le batteur/percussionniste Georg Hofmann [5]. Pour cette nouvelle réalisation, le duo invite Andreas Stahel et ses flûtes de toutes tailles (dont une contrebasse). Soit une musique très « aérienne », qui se déploie sur l’horizontalité, et se meut dans l’espace, l’électronique et l’amplification parfaitement maîtrisées permettant un travail sur le son très élaboré. Cette musique, que je ne qualifierais pas de « planante » en dépit de son titre car elle va bien au-delà, séduit par son originalité : «  Tree, wind and fowers » (Leo Records LR 747).
Les contrebassistes Peter K. Frey et Daniel Studer jouent ensemble depuis quinze ans, en duo ou avec des invités. Ce double-CD présente un échantillonnage de rencontres enrichissantes captées sur le vif durant six mois. La participation de musiciens improvisateurs fort ou peu connus permet sept combinaisons variées : quatre trios avec les pianistes Magda Mayas puis Jacques Demierre, le batteur Gerry Hemingway, le saxophoniste John Butcher, deux quartettes, Giancarlo Schiaffini (trombone) et Hans Koch (clarinette basse) par deux fois, et deux autres bassistes, Christian Weber (contrebasse) et Jan Schlegel (basse électrique), et un septette avec Demierre, Koch, Hans Kimmig (violon), Michel Seigner (guitare) et Alfred Zimmerlin (violoncelle). Du beau monde mais, volontairement, aucune ligne directrice, des improvisations totalement libres qui n’existent que dans l’instant. À chacun de s’y retrouver : « Zurich Concerts » (Leo Records 750/751).
info document -  voir en grand cette imageParmi les musiciens précédents, le trio à cordes Kimmig-Studer-Zimmerlin reçoit le saxophoniste ténor et soprano anglais John Butcher pour quatre improvisations aventureuses tout aussi « décousues », où l’on avance à tâtons, on chuchote, on frotte, on farfouille, on s’observe, on se tait, on s’agite un peu parfois, tout cela dans une grande écoute et un respect équivalent. Des petits bruits étouffés jusqu’aux stridences mesurées : « RAW » (Leo Records LR766).

Terminons notre première série en compagnie du premier disque de musiciens espagnols accueillis par Leo Feigin. Il s’agit du quartette Pindio emmené par le flûtiste Juan Saiz qui signe toutes les compositions, soutenu par une rythmique piano-basse-batterie fine et sensible mais qui sait élever la voix (Marco Mezquida-Alex Reviriego-Genis Bagés). Nous ne sommes plus dans l’improvisation totale mais dans une musique raffinée, harmonieuse et belle, voire jolie – pourquoi pas ? Un jazz très actuel mais sans âge qui ne s’aligne pas sur la mode (me fais-je bien comprendre ?) : « H.C. » (Leo Records LR 760). À suivre…

Le catalogue Leo Records est distribué par Orkhêstra comme il se doit.


Portfolio


[1Uwe Oberg : Les disques qui vous ont (peut-être) échappé… (06/01/2016)

[2...du saxophoniste Pierrick Pédron - label ACT - ndr

[3Clarinet Trio : Leo Records Panorama n°3 (11/07/2012)...

[4Denis Beuret & Hans Koch : Vitrine février 2009...

[5Mike Nord & Georg Hofmann : Petit tour d’Europe (10/09/2010), & C’était en 2013, 3e séance (06/02/2014)...

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