« Le jazz tisse sa toile... »
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Vitrine de janvier 2017 #2 : 5 disques.

D 30 janvier 2017     H 05:30     A Thierry Giard, Yves Dorison    


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ENSEMBLE ART SONIC : « Le Bal Perdu »

info document -  voir en grand cette imageIl y a vingt-trois ans paraissait le second volume de « Paris Musette » (Label La Lichère - 1993), projet visant à faire revivre les répertoires musette et jazz-manouche sous les doigts de musiciens venus d’horizons stylistiques différents. Maître d’œuvre de ce projet, Franck Bergerot avait invité nombre d’accordéonistes mais pour « Papillons noirs », composition de Jo Privat, on pouvait écouter une approche instrumentale singulière : un ensemble d’anches (et la batterie de Denis Fournier) sous la direction de François Corneloup (saxophones soprano et baryton). Je ne sais si les musiciens de l’Ensemble Art Sonic se sont inspirés de cela mais leur projet actuel peut ressembler à un prolongement contemporain d’une réalisation qui marqua son époque.
Avec Le Bal Perdu, cet ensemble à vents fondé par Jocelyn Mienniel et Sylvain Rifflet inscrit à son répertoire la musique des bals populaires d’une époque révolue, celle de la valse et des chansons poétiques, du swing manouche et de l’accordéon. Car le piano à bretelles s’imposait bien évidemment et dans un tel projet, l’expertise et l’esprit d’ouverture esthétique de Didier Ithursarry a parfaitement sa place pour donner le change à un ensemble soudé à la palette sonore très chatoyante. Et, comme par hasard, on retrouve là « Papillons noirs » mais aussi « La Javanaise », la « Ballade Irlandaise » et l’impétueuse « Flambée Montabanaise » de Gus Viseur mais aussi un sympathique clin d’œil à Aldo Romano avec une reprise très sensible du célèbre « Il Camino ». L’interprétation très appliquée où l’improvisation semble réduite à la portion congrue est contrebalancée par l’insertion dans le disque de quelques moments d’échanges entre les musiciens « avant prises », une manière de montrer que cette musique sérieuse en apparence est aussi ludique et conviviale. Alors vous ferez peut-être valser vos idées préconçues sur le jazz et la java pour vous laisser entraîner sur le parquet ciré que fait scintiller Art Sonic.

Thierry Giard


Roberto NEGRO : « Garibaldi Plop »

info document -  voir en grand cette image« À mon père. À ceux qui sont tombés et à ceux qui sont restés debout ». Le pianiste-compositeur Roberto Negro se penche sur une histoire familiale marquante comme en témoigne la photo de pochette prise en Italie vers le mois d’août 1945. Dommage qu’on ne nomme pas l’auteur du beau texte (sur un feuillet de l’album) qui nous plonge avec une poésie à la profondeur froide dans les sentiments d’un combattant de la résistance italienne [1]. Sujet sérieux donc que ce « Garibaldi Plop » par un musicien (aujourd’hui français bien intégré !) dont on mesure un peu plus à chaque projet la fougue créatrice souvent surréaliste et non dénuée d’humour. Voilà un disque aussi puissant, volontaire et déterminé que le regard des personnages photographiés en couverture recto-verso. Détermination et engagement artistique qui sont aussi la force du Tricollectif, association sérieuse et néanmoins fantaisiste de musiciens inventifs. Nous retrouvons ici Valentin Ceccaldi au violoncelle (Tricoteur fondateur) et Sylvain Darrifourcq (Tricoteur associé) à la batterie et percussions diverses. Tous les trois bousculent les codes établis des trios piano-basse (ici violoncelle)-batterie pour inventer une structure orchestrale singulière aux contrastes saisissants. En habiles sculpteurs sonores, ils transcendent les matériaux thématiques pour construire une musique constamment en déséquilibre rythmique, harmonique, mélodique avec un sens remarquable des contrastes qui crée un constant effet de surprise (écoutez par exemple 1944 qui se construit à partir de/et aux dépends de la chanson de Maurice Chevalier « Les Gars de Ménilmontant »). Ces trois là (mais on le sait déjà par ailleurs), ne ménagent pas leurs instruments et peuvent passer en quelques secondes d’une folie furieuse à un calme plus que serein sans perdre l’auditeur parce que cette musique démontre une vraie force de conviction. Ce disque vaut plus qu’un détour et mérite vraiment votre écoute.

Thierry Giard


Maria SCHNEIDER Orchestra : « The Thompson Fields »

info document -  voir en grand cette image info document -  voir en grand cette image D’accord, d’accord, le CD date un peu (2015). Mais la musique qu’il contient, c’est de l’intemporel comme on en fait peu. C’est une vague d’impressionnisme orchestral contemporain, c’est une expression musicale de la beauté, portée tout au long du disque par des soli d’une excellence à couper le souffle. Les compositions de Maria Schneider sont plus fluides que par le passé, moins techniques, comme débarrassées des scories du carcan de la théorie musicale. L’émotion avance en première ligne, évoquant, nous a-t-il semblé, l’errance mélancolique d’un nomade, à l’esprit pétri de contradictions, en son paysage. Les thèmes s’articulent autour de mouvements quasi flottants au magnétisme étonnant. Ils s’étalent sur la durée, sans hâte, laissent vivre les mélodies et portent un souffle fort que chaque soliste renforce quand la partition le demande (notez au passage le solo de Gary Versace à l’accordéon). The Thompson Fields est que l’on appelle un disque achevé, un disque à l’équilibre parfait, qui clôt pour la compositrice deux décennies de musique impressionnante et lui ouvre un avenir rayonnant dont on ignore encore ce que seront les contours mais dont la profondeur sera un trait d’écriture évident.
OUI ! pour toutes ces raisons !

Yves Dorison


Vinnie SPERRAZZA : « Juxtaposition »

info document -  voir en grand cette image Le batteur et compositeur new-yorkais Vinnie Sperrazza est pour nous une découverte récente, avouons-le ! On retrouve sa trace depuis 2006 sur le label catalan Fresh Sound (New Talent) mais c’est aux côtés du contrebassiste Peter Brendler (ici présent !) que nous l’avions apprécié l’an passé sur le label Posi-Tone (Message in motion - été 2016) qui nous propose aujourd’hui « Juxtaposition ». Sperrazza et Brendler, c’est par certains côtés l’esprit de la rythmique Paul Motian - Charlie Haden mais le batteur a d’autres musiciens de référence, comme Tony Williams (dont il reprend This Night This Song), Max Roach ou encore Jo Jones. Et il s’avère à travers ce disque que le swing du jazz, son inventivité et sa vitalité rythmique sont bien les fondements du jeu de Vinnie Sperrazza. C’est un batteur très à l’écoute de ses partenaires, efficace sans être envahissant, qui prouve en outre qu’il est un compositeur subtil de thèmes simples et sobres propices à l’improvisation. On écoutera par exemple « Chimes » qui reprend la mélodie des cloches d’une église de Toscane, la construction rythmique assez fine de One Hour ou la concision du final dans l’esprit « cool » avec Say The Secret Word. La juxtaposition qu’évoque l’intitulé de ce disque n’est surtout pas un collage artificiel d’éléments disparates (ce que le pochette tendrait à faire croire) mais fait référence à une citation de Max Ernst évoquant le jaillissement de l’étincelle créative à partir de la juxtaposition d’éléments distincts. L’écoute de ce disque totalement et solidement ancré dans l’esprit du jazz prouve en tout cas que cette étincelle créative s’est produite dans ce disque où l’on retrouve avec plaisir (et un peu de surprise dans un tel contexte) le saxophoniste Chris Speed dont on a pu apprécier la sonorité un peu caverneuse et le phrasé très tempéré aux côtés de Jim Black ou Tim Berne (entre autres). Nous conclurons par une mention toute particulière pour le jeu du pianiste Bruce Barth, le doyen de l’équipe, musicien subtil qui assure avec souplesse la soutien harmonique et sait envelopper la mélodie pour l’éclairer sans l’étouffer en mettant en valeur le jeu de ses complices. Un disque qui pourra paraître relativement conventionnel mais qui possède bien des richesses à découvrir au fil des écoutes. Une belle référence du label Posi-Tone, décidément très productif !

Thierry Giard


THE URGE TRIO : « Live at The Hungry Brain »

info document -  voir en grand cette imageEn ce début janvier 2017, j’évoquais le projet d’échanges The Bridge entre la France et les musiciens de la scène créative à Chicago (Escape Lane - The Bridge Sessions#5). Cette démarche de rapprochement artistique existe également, de manière moins officiellement structurée sans doute, entre la Suisse et la métropole de l’Illinois à travers les actions menées à titre personnel par le saxophoniste-clarinettiste Christoph Erb. Amorcées en 2010 sous l’intitulé « The Luzern-Chicago Connection » pour le légendaire festival helvétique de Willisau, ces rencontres basées sur l’improvisation libre se sont prolongées au cours de voyages annuels du saxophoniste. Les enregistrements qui gardent le témoignage des meilleurs moments sont publiés sur le label Veto-Records (animé par Christoph Erb) dans la série exchange sous des pochettes cartonnées sérigraphiées et pliées (on pense au Petit Label normand !).
Avec « Live at The Hungry Brain », nous retrouvons The Urge Trio que nous avions découvert en 2014 (Live in Toledo - veto-records/exchange010). Tout juste deux ans après le précédent enregistrement, les trois improvisateurs se sont retrouvés dans un club de Chicago, The Hungry Brain, et ont joué sans interruption la séquence musicale qui est restituée ici en une seule et unique plage de 34 minutes. Entre les anches qui parviennent à s’exprimer sans s’affronter, de manière très complémentaire et souvent avec retenue, le violoncelle de Tomeka Reid trace le chemin en pointillés (le silence compte aussi !) ou par traits continus et appuyés. Cette experte de l’improvisation, habituée des formations issues de l’AACM de Chicago s’affirme de plus en plus comme une des grandes spécialistes de l’instrument dans le domaine des musiques improvisées. On la retrouve d’ailleurs dans les projets The Bridge évoqués plus haut. Ne cherchez pas là la mélodie que vous chantonnerez sous la douche, nous ne l’avons pas trouvée, mais laissez-vous porter par l’écoute attentive (certes exigeante !) de cette musique en train de naître pour s’effacer aussitôt... Le disque est là, heureusement, pour garder la trace de ces instants d’intense complicité artistique.

Thierry Giard


Références, détails et liens :

ENSEMBLE ART SONIC : « Le Bal Perdu »

> Drugstore Malone - DM006 / L’Autre Distribution (parution le 03/03/2017)

Joce Mienniel : flûtes / Cédric Chatelain : hautbois, cor anglais) / Sylvain Rifflet : clarinette) / Sophie Bernado : basson / Baptiste Germser : cor /+/ Didier Ithursarry : accordéon

01. Ouverture / 02. La Javanaise (Gainsbourg) / 03. C’était bien (Le P’tit Bal Perdu) (Verlor) / 04. Java des bombes atomiques (Goraguer) / 05. De dame et d’homme (M. Perrone) / 06. Montagne Sainte Geneviève (D. Reinhardt) / 07. Papillons noirs (J. Privat) / 08. Quatre cent coups (J. Constantin) / 09. Allez, glissez, Allez ! Roulez (J. Privat) / 10. Ballade irlandaise (E.Stern) / 11. Les Bluets (Viseur-Ferrari) / 12. Avalanche (Privat-Sudre) / 13. Flambée montalbanaise (Viseur) / 14. Coup de fil (Baselli-Viseur) / 15. Reine de musette (J. Peyronnin) / 16. Il Camino (A. Romano) / 17. Valsajo (J. Privat) / 18. Volubilis (E. Carrara) // Enregistré au Carreau du Temple (Paris) du 12 au 14 avril 2016.

Roberto NEGRO : « Garibaldi Plop »

> Tricollectif - TRICO 08 / L’Autre Distribution

Roberto Negro : piano / Valentin Ceccaldi : violoncelle / Sylvain Darrifourcq : batterie

01. La storia reale / 02. Suole di gomma Vibram / 03. Il vino / 04. Camouflage / 05. Farina, crusca e voto alla madonna / 06. Camouflage - parte 2 / 07. 1944 / 08. Grilletto baionetta / 09. Rosina Cavatappi // Enregistré au Studio Sextan (Malakoff, France) en mars 2016.

Maria SCHNEIDER Orchestra : « The Thompson Fields »

> ArtistShare / www.artistshare.com P. 17/06/2015

Maria Schneider : direction, composition, arrangements / Steve Wilson, Dave Pietro, Rich Perry, Donny McCaslin, Scott Robinson : anches, flûtes / Tony Kadleck, Greg Gisbert, Augie Haas, Mike Rodriguez : trompettes, bugles / Keith O’Quinn, Ryan Keberle, Marshall Gilkes, George Flynn : trombones / Gary Versace : accordéon / Lage Lund : guitare / Frank Kimbrough : piano / Jay Anderson : contrebasse / Clarence Penn : batterie / Rogerio Boccato : percussion

01. Walking by Flashlight / 02. The Monarch and the Milkweed / 03. Arbiters of Evolution / 04. The Thompson Fields / 05. Home / 06. Nimbus / 07. A Potter’s Song / 08. Lembranca // Enregistré aux USA en août 2014.

Vinnie SPERRAZZA : « Juxtaposition »

Vinnie Sperrazza : batterie / Chris Speed : saxophone ténor / Bruce Barth : piano / Peter Brendler : contrebasse

01. Chimes (V. Sperrazza) / 02. St. Jerome (V. Sperrazza) / 03. House On Hoxie Road (V. Sperrazza) / 04. Juxtaposition (V. Sperrazza) / 05. Alter Ego (J. Williams) / 06. This Night This Song (T. Williams) / 07. One Hour (V. Sperrazza) / 08. Somewhere (L. Bernstein) / 09. Warm Winter (V. Sperrazza) / 10. Hellenized (V. Sperrazza) / 11. Solitary Consumer (V. Sperrazza) / 12. Say The Secret Word (V. Sperrazza) // Enregistré à Brooklyn (New York) le 19 janvier 2016.

THE URGE TRIO : « Live at The Hungry Brain »

> Veto-Records – Veto-exchange - 014 / www.veto-records.ch

Tomeka Reid : violoncelle / Keefe Jackson : saxophones sopranino et ténor, clarinette basse / Christoph Erb : saxophones soprano et ténor

01. Hecha toda de agua // Enregistré le 4 octobre 2015 à The Hungry Brain, Chicago (USA).


[1Les écrits de la pochette sont en italien, la langue paternelle de R.Negro, le texte bénéficie d’une traduction française.