« Le jazz tisse sa toile... »
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Chez Raphael IMBERT : entrez !

Deux disques autour du musicien-chercheur et de ses anches.

D 24 janvier 2016     H 08:12     A Thierry Giard    


Esprit es-tu là ?
La réponse ne se fait pas attendre : un rugissement de ténor à la Ayler, l’appel aigu d’un soprano à la Béchet, quelques rythmes furieusement syncopés et un grand éclat de rire « Wouuh ! »...

Thomas Weirich, Sarah Quintana, Marion Rampal et Raphaël Imbert -  voir en grand cette image
Thomas Weirich, Sarah Quintana, Marion Rampal et Raphaël Imbert
© Florence Ducommun - 2015

Nous sommes bien chez Raphaël Imbert, francilien de naissance, enraciné au sud de l’Hexagone et fasciné par le sud des USA, là où le jazz a pris naissance. Un grand esprit du jazz devenu ethno-musicologue par passion pour sonder l’âme des musiques afro-américaines et de ceux qui les ont inventées en s’interrogeant sur la place et le rôle du spirituel dans leur évolution.
Et comme il vit la musique et dans la musique (« Music is my home », tout est dit !), il n’oublie jamais la place des grands maîtres occidentaux qu’il aime rapprocher des maîtres du jazz. Après Bach-Coltrane, Mozart-Ellington, le dialogue avec un pianiste de culture « classique », Karol Beffa, il invite cette fois des bluesmen (et women) des plus authentiques pour donner vie à son projet « inter-culturel » pour son nouvel album chez Jazz Village.
Pour autant, il n’oublie jamais de garder une place pour ses copains proches (et vice-versa). On le retrouve dans ses Alpes de Haute-Provence avec le Trio B.I.S. (Bec, Imbert, Soler) pour des sets endiablés et furieusement « jazz », presque à la maison.
Nous allons nous arrêter un peu sur ces deux disques différents et si complémentaires : ils méritent indiscutablement une grande attention et notre écoute.


Trio B.I.S.

TRIO BIS : « Live » -  voir en grand cette image
TRIO BIS : « Live »
Label Durance
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On aime !

On peut être lié à un label d’envergure nationale (et au-delà) avec Jazz Village, une des filiales du groupe Harmonia Mundi, et ne pas oublier les copains, artisans infatigables de le diffusion discographique dont le Label Durance est un bel exemple. Ainsi, régulièrement, nous y retrouvons Raphaël Imbert dans des formules souvent atypiques et toujours passionnantes, en duo avec André Jaume (« Janus »), deux compères, deux générations que l’on retrouve autour de l’harmonium d’Alain Soler, le célèbre « semeur de jazz en Val de Durance » (cf. CultureJazz 2011) jamais à court d’idées pour imaginer des formules qui vont susciter une irrésistible envie de jouer (« Harmonium Trio »).
Avec le Trio B.I.S., il s’agissait de monter une formule légère pour jouer en club. Dans sa panoplie de multi-instrumentiste, Alain Soler se saisit de la guitare et de quelques effets, Raphaël Imbert transporte aisément ses saxophones et pour assurer un tempo infaillible, Cédrick Bec est le batteur tout indiqué, complice de Raphaël Imbert depuis des années. Pas de bassiste ? Inutile ! Alain Soler occupe l’espace du grave à l’extrême l’aigu et cela donne encore plus de piquant à cette situation de jeu très ouverte.
Le disque relate deux soirées, une à Forcalquier (La Cave à Lulu), sous les clocher de Raphaël Imbert et l’autre à Château-Arnoux, le fief d’Alain Soler (L’Atelier de Musiques Improvisées). Match aller-retour dont on a gardé ici les temps les plus forts, jeux de passes, coups d’éclats et éclats de rire en s’emparant des scores de Tom Waits et Thelonious Monk, Lennon-McCartney et John Coltrane, Neil Young ou Jerome Kern entre lesquels se glissent un titre signé Imbert et un autre de Soler. Écouter le standard d’Harry Warren et Al Dubin qui ouvre le disque, Lulu’s Back In Town, c’est l’adopter tant les discours individuels sont riches et la cohésion du trio imparable ! Une rencontre équilibrée mais sans concessions, on le ressent et ça s’entend dans l’enthousiasme communicatif qui émane de ces moments en trio : il n’y a qu’a se fier à la chaleur des applaudissements.
Un remarquable témoignage de la magie du jazz dès lors qu’il permet à chacun des protagonistes de donner le meilleur dans le cadre d’un langage commun avec des expressions et des tournures singulières. Dans cette musique, rien n’est gratuit : tout est offert généreusement !
Ces gens-là n’ont pas fini de nous surprendre et de nous réjouir.


Music Is My Home – Act 1

Raphaël IMBERT & Co : « Music Is My Home – Act 1 » -  voir en grand cette image
Raphaël IMBERT & Co : « Music Is My Home – Act 1 »
Jazz Village
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On aime !

Raphaël Imbert, auteur de « Jazz suprême : Initiés, mystiques et prophètes » paru aux éditions L’Éclat en 2014 a eu l’occasion de se rendre dans le sud des États-Unis de 2011 à 2013 dans le cadre d’une mission de recherche que lui a confié le Laboratoire d’Anthropologie de l’Histoire et de l’Institution de la Culture (LAHIC). Comme il le dit lui-même, quand vous vous promenez là-bas avec un instrument, vous ne tardez pas à jouer et à vous faire de nouveaux amis. C’est ainsi qu’il a rencontré Alabama Slim, Big Ron Hunter, Leyla McCalla ou Sarah Quintana, personnages et musiciens autour desquels il a bâti ce nouveau projet. « Music is my Home, je suis partout chez moi grâce à la musique... » écrit le saxophoniste qui nous convie ici à l’écoute d’une série de séquences musicales qui s’enchaînent comme un oratorio profane dans lequel ses instruments, vecteurs de sa voix, font de lui le narrateur. C’est aussi un carnet de voyage(s) aux pages colorées et contrastées qu’il nous invite à feuilleter au fil des plages.
En ouverture, MLK Blues donne le ton : un thème vigoureux qui évoque rien moins qu’une rencontre entre Ornette Coleman et Clifton Chénier. Après cet uppercut, Black Atlantic symbolise les dramatiques traversées maritimes qui amenèrent les peuples noirs jusqu’en Amérique. Le chant du violoncelle de Leyla McCalla est émouvant sur ce tempo très lent quasi solennel qui porte les phrases très poétiques du saxophone alto (Bach n’est pas loin...).
Après cette introduction, on entre dans le vif du sujet avec le chant très narratif d’Alabama Slim. Le blues prend ici toute sa force pour évoquer calmement la violence extrême de l’ouragan Katrina (The Mighty Flood). Il aura suffi de trois plages pour comprendre que cet assemblage de musiciens français (issus pour la plupart de la Compapgnie Nine Spirit qu’anime Raphaël Imbert depuis 1999) et de cette escadrille sudiste venue des USA a su trouver sa cohérence et une forte cohésion. Le fait qu’on retrouve Alain Soler chargé ici de la co-direction artistique (et de quelques traits d’harmonica) est un véritable atout : une écouté qualifiée pour souder le projet, rien de tel pour réussir !
On chemine ensuite au gré des atmosphères changeantes, d’une référence à Bessie Smith avec Weeping Willow Blues, pour la voix de Leyla McCalla ici, la même Leyla qui chante un peu plus loin La Coulée Rodair aux couleurs zydéco puis un Help Me Lord très gospel.
Ne négligeons pas la présence de Big Ron Hunter qui apporte l’énergie du très flamboyant « Make My Guitar Talk » dans lequel Thomas Weirich fait parler sa guitare comme un authentique bluesman du sud (ce qu’il est d’ailleurs, mais en France !).
L’ensemble est au grand complet pour Sweet River Blues, une chanson qui permet de retrouver la voix de Marion Rampal, une habituée des projets de Raphaël Imbert.
En apothéose, Music is My Home, qui donne son titre à l’album, est un véritable manifeste dans lequel Raphaël Imbert apporte la preuve une fois de plus de sa profonde connaissance du jazz historique. Le saxophone soprano évoque ici inévitablement Sidney Béchet (notre ami Jean Buzelin, dit d’ailleurs que nul autre aujourd’hui ne sait jouer ainsi, « comme les vieux » !).
Et l’album s’achève tranquillement avec Just a Closer Walk With Me, émouvant solo de ténor sur une berceuse qui fit pleurer Big Ron Hunter (souvenirs d’enfance !) : quelle maîtrise du son et de la puissance !
Po Boy vient conclure ce magnifique album et permet d’écouter la voix fragile et pure de Sarah Quintana. C’est la seule plage de ce disque où elle figure. Les veinards qui possèdent le disque vinyle 25 cm qui a été édité en prologue à cet album courant 2015 connaissent déjà cette chanson puisqu’elle y figure.

Voilà donc un album pour voyager dans la musique d’hier et d’aujourd’hui (notons qu’Anne Paceo tient la batterie tout au long de ce disque). Une musique à écouter et réécouter en feuilletant le livret de soixante pages qui l’accompagne.
On nous annonce que nous n’en sommes qu’à l’acte 1 si on se fie au titre. Nous attendons la suite avec impatience mais soyons sûrs que d’ici là nous aurons bien d’autres occasions, dans ce contexte ou dans d’autres, pour retrouver ce très grand musicien qu’est Raphaël Imbert.

Lire aussi sur CultureJazz.fr :

NB : Raphaël Imbert est aussi un conférencier passionnant. Autour de son livre et de ses recherches, il donne régulièrement des conférences. Ce fut le cas au début 2015 à Ribiers dans les Hautes-Alpes, dans un lieu étonnant chez Françoise et Jean Buzelin. Un moment intense et passionnant si je me fie à ce qu’on m’en ont dit les hôtes ! Il ne faudra pas manquer le prochain rendez-vous dans le cadre du festival Sons d’Hiver samedi 20 février 2016 à la Maison des Arts de Créteil et concert (« Music is My Home ») le même soir à 20h.


Les références :

TRIO BIS : « Live »

Retrouvez ce disque dans notre « Pile de disques » de décembre 2015 (lire ici !)

> Label Durance - Durance-BIS022015 / Orkhêstra

Cédrick Bec : batterie / Alain Soler : guitare / Raphaël Imbert : saxophones soprano, alto et ténor

01. Lulu’s Back In Town (Warren-Dubin) / 02. Talk Me Like The Rain (Imbert) / 03. No Reply (Lennon-McCartney) / 04. On The Beach - Equinox (Young - Coltrane) / 05. Tom Traubert’s Blues - Hard Times (Waits - Dylan) / 06. In Walked Bud (Monk) / 07. Waltzing In The Air (Soler) / 08. All The Things You Are (Kern) // Enregistré à Forcalquier et Château-Arnoux (04-France) en mai 2014.

Raphaël IMBERT & Co : « Music Is My Home – Act 1 »

Retrouvez ce disque dans notre « Pile de disques » de janvier 2016 (lire ici !)

> Jazz Village - JV9570090 / Harmonia Mundi (parution le 22/01/2016)

Raphaël Imbert : saxophones, direction artistique / Pierre Fenichel : contrebasse, ukulélé basse / Big Ron Hunter : chant, guitare / Leyla McCalla : voix, violoncelle, banjo / Anne Paceo : batterie / Sarah Quintana : voix / Marion Rampal : voix / Simon
Sieger : trombone, claviers, accordéon / Alabama Slim : chant, guitare / Thomas Weirich : guitares / Alain Soler : harmonica

01. MLK Blues (Imbert) ∕ 02. Black Atlantic (Imbert) / 03. Mighty Flood (M. Frazier) / 04. Going for Myself (Big Ron Hunter) / 05. Weepin Willow blues (P. Carter) / 06. Please Don’t Leave Me (trad) / 07. Make My Guitar Talk (Hunter) / 08. Coulée Rodair (C. Fontenot) / 09. Help Me Lord (L. Hughes-J. Meyerowitz) / 10. Sweat River Blues (Rampal-Imbert) / 11. Music is my home (Rampal-Imbert) / 12. Just a Closer Walk With Thee (trad) / 13. Po boy (Quintana-Imbert) // Enregistré à Château-Arnoux-Saint-Alban (04-France) du 29 janvier au 1er février 2015.