« Le jazz tisse sa toile... »
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Das Kapital & Compagnie.

Poulsen, Erdmann & Perraud : nuances de rouge(s).

D 25 novembre 2015     H 08:43     A Thierry Giard    


Avec l’assurance de dignitaires soviétiques farfelus, coiffés de leur emblématique toque de fourrure, Hasse Poulsen, le danois, Edward Perraud, le français, et Daniel Erdmann, l’allemand, prennent dignement la pose sur la pochette de leur quatrième album. Leur trio s’est taillé une solide réputation en quelques années et ils l’exposent aujourd’hui avec une certaine fierté en définissant une « Sorte de rouge » (Kind of red) en écho lointain et symbolique au « Kind of Blue » de Miles Davis.

Nous allons nous arrêter un peu sur ce nouvel opus du trio international et nous profiterons de cette petite bafouille pour scruter la discographie récente de chacun des ces trois apparachiks de la sphère jazzistique occidentale.

Kind of Red

DAS KAPITAL : « Kind of Red » -  voir en grand cette image
DAS KAPITAL : « Kind of Red »
Label Bleu
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On aime !

Voilà donc que nous arrive « Kind of Red », nouvelle galette en polycarbonate commercialisée, cette fois par Label Bleu alors que les trois disques précédents du trio avaient été publiés sur leur propre label, Das Kapital Records. Il y eut d’abord Ballads & Barricades enregistré en 2008 puis Conflicts & Conclusions paru en 2011, deux albums consacrés aux compositions de Hanns Eisler, compositeurs que les américains considérèrent après-guerre comme « le Karl Marx de la musique ». Ces disques et les concerts qui en découlèrent ont contribué à établir la solide réputation d’un trio qui excelle dans le franchissement des frontières musicales. Un trio qui sait aussi faire le grand écart et surprendre quand il sort son disque de Noël (enregistré en 2012) : Das Kapital loves Christmas (leur Père-Noël nous avait d’ailleurs oubliés, snif !). Entre des reprises souvent hors d’âge, les trois camarades intercalent des compositions de chacun d’eux.
Cette fois, Kind of Red présente uniquement de la musique originale, deux compositions de Daniel Erdmann, trois d’Edward Perraud et quatre de Hasse Poulsen. Le disque s’ouvre sur une ballade presque country-folk de la plume d’Edward Perraud, Webstern, qui donne le ton de l’album : au fil des années et de la pratique commune de la musique, le trio atteint un point d’équilibre et dévoile vraiment sa sensibilité et un sens de la mesure qui n’exclut pas les accès de démesure (on connaît l’exubérance d’Edward Perraud qui contraste avec l’expression placide du pourtant bouillonnant Daniel Erdmann et le côté « céleste » de Hasse Poulsen). Au fil des plages, on perçoit une impression de cohérence artistique dans la diversité des atmosphères. Ces compositions originales restent très attachées à la force de mélodies auxquelles les saxophones de Daniel Erdmann donnent toute leur valeur expressive, portés par la guitare plutôt acoustique de Hasse Poulsen et le jeu fantasque mais mesuré et subtil d’Edward Perraud.
« Kind of red » est le disque de la maturité sereine, sans doute moins « typé » que ceux dédiés à Hanns Eisler, mais il met parfaitement en lumière la grande complicité qui unit les membres du trio et les couleurs singulières d’une formation qui affirme son identité dans le paysage si vaste du jazz européen.

Si Das Kapital demeure l’entité fédératrice des trois musiciens, chacun prend ses aises dans d’autres contextes en menant des projets personnels ou au sein d’autres formations.

The Langston Project

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On aime !

Hasse Poulsen reste fidèle à l’image de marque du trio en publiant ses disques sur le label Das Kapital Records.
À la manière de Louis Sclavis (avec lequel beaucoup l’ont découvert dans Napoli’s Walls), Hasse Poulsen aime développer de nouveaux projets et en conserver une trace discographique estampillée Das Kapital. Après « Progressive Patriots » (quintet, 2010), « We Are All Americans » (quartet, 2012) et « The Man They Call Ass » (trio augmenté, 2014) nous le retrouvons cet automne avec son « Langston Project ». De ce groupe, nous avons eu les échos on ne peut plus positifs de prestations sur scène transmis par les chroniqueurs de CultureJazz. Alain Gauthier a pu l’écouter fin janvier dans le cadre du festival Sons d’Hiver (c’est pas ici !) et Yves Dorison tout récemment à Lyon le 18 novembre au Périscope (c’est là !).
Comme l’indique l’intitulé, « The Langston Project » met en musique quatorze poèmes de Langston Hughes (USA, 1902-1967) qui collabora par ses écrits au mouvement de « La Renaissance de Harlem » dans les années 20, puisant son inspiration dans la vie et les sentiments du peuple noir aux États-Unis. La difficulté du projet résidait dans la mise en résonance de ces textes dans des compositions originales qui devaient restituer la force, l’âpreté, la poésie réaliste du propos ; un défi aisément relevé par Hasse Poulsen, auteur de la plupart des compositions avec l’aide et la complicité du bassiste hollandais Luc Ex. Sans détours, la musique nous plonge dans un l’univers où se mêlent l’essence du blues, la rudesse d’un rock sans fard, la force de la soul-music et la sincérité de vrais musiciens artisans. C’est là que la voix de Debbie Cameron tisse un lien fort entre la poésie et la musique. Née en Floride mais arrivée au Danemark à l’âge de 20 ans, cette chanteuse-vocaliste a su conserver toute la force expressive de sa voix même si sa carrière l’a amenée dans d’autres univers musicaux de la variété jusqu’au disco ! Dans le Langston Project, elle tient magistralement sa place comme le remarquait Yves Dorison sur scène ce 18 novembre.
Une création puissante, engagée et souvent enragée à mettre à l’actif du guitariste danois, homme de conviction et artiste intègre.

Autres voix... Autre voie...

AUTRES VOIX DE PIANO : « Quatre=Onze==[7] » -  voir en grand cette image
AUTRES VOIX DE PIANO : « Quatre=Onze==[7] »
Neos

Daniel Erdmann, de son côté, est lui-aussi ouvert à bien des opportunités, souvent dans des formules qui mettent en avant le collectif comme le quartet avec le batteur suisse Daniel Röhrer, Frank Möbus (guitare) et Vincent Courtois (violoncelle) dont le dernier album « Ten songs about Real Utopia » que nous avons remarqué en septembre dernier (Chronique d’Yves Dorison - « OUI, on aime ! »).
On le retrouve ce mois-ci dans le contexte plus surprenant d’une formule qui se rattache autant à la musique contemporaine « savante » qu’au domaine de l’improvisation.
Pianistes et spécialistes des explorations électro-acoustiques, Patrick Defossez et Anne-Gabriel Debaecker forment le duo Autres Voix de Piano. Dans leur dernière création intitulée « Quatre=Onze==[7] » (presque un formule digne d’Anthony Braxton !), ils associent leurs claviers et autres outils à musique dans un dispositif scénique, un espace de jeu qu’ils partagent avec le tromboniste Benny Sluchin (membre de l’Ensemble Intercontemporain et de l’IRCAM) et Daniel Erdmann qu’on retrouve ici aux saxophones ténor et soprano et de manière moins habituelle, au baryton, le tout complété de quelques percussions.
Au fil de quatre mouvements aux atmosphères souvent légères et flottantes, on remarque la sonorité pleine et franche des saxophones de Daniel Erdmann qui vient dessiner des phrases mélodiques sinueuses sur les formes abstraites imaginées par le duo des pianistes électro-acousticiens qui situent leur travail dans le courant des « musiques confluentes ». Une confluence où l’on croise aussi le jazz dans quelques traits rythmiques qui balisent une œuvre qui, aussi sérieuse qu’elle soit, n’est jamais hermétique.
Un contexte où Daniel Erdmann se montre aussi à son aise, en marge de ses univers musicaux habituels en restant toujours lui-même.

Concernant le saxophoniste, on ne manquera pas de rappeler qu’il forme un remarquable duo avec le batteur Christophe Marguet. Il est toujours temps d’écouter le disque « Together Together » paru durant l’été 2014 sur le label Abalone, et de les écouter sur scène à l’occasion. On se référera à la chronique parue dans notre « Pile de disques » de juillet 2014 (lire ici !).

Synaesthetic Trip 2

Edward PERRAUD : « Synaesthetic Trip 02 – Beyond The Predictable Touch » -  voir en grand cette image
Edward PERRAUD : « Synaesthetic Trip 02 – Beyond The Predictable Touch »
Quark Records
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On aime !

Pour Edward Perraud, nous remonterons au mois de juin dernier afin de rappeler que son dernier album, « Synaesthetic Trip 2 – Beyond The Predictable Touch », nous a vraiment séduits et captivés. On (re)lira pour s’en convaincre la chronique de Pierre Gros qui associe le disque et un concert, la meilleure façon de consolider un point de vue (CultureJazz.fr - juin 2015 - « OUI, on aime ! ». Une opinion partagée par Florence Ducommun qui avait écouté (et photographié) le groupe à l’AJMI (Avignon) quelques mois auparavant (CultureJazz.fr, 9 février 2015).

On le constate en suivant le fil de l’actualité du jazz en France, au-delà du trio soudé qu’ils composent depuis plus de dix ans, Das Kapital, Hasse Poulsen, Daniel Erdmann et Edward Perraud sont des acteurs majeurs de la scène du jazz et des musiques improvisées en France et dans toute l’Europe. Si la référence à l’œuvre de Karl Marx n’est pas dénuée d’humour, il y a chez ces musiciens la volonté de s’impliquer en tant qu’acteurs conscients dans le monde musical actuel. Une forme d’engagement militant, ouvert et exigeant, sans concessions à la facilité afin que l’art et la culture contribuent à l’épanouissement lucide de tous dans une société en crise tentée par le repli sur soi.


Les références et liens :

DAS KAPITAL : « Kind of Red »

> Label Bleu - LBLC6721 / L’Autre Distribution

Hasse Poulsen : guitare / Daniel Erdmann : saxophones ténor et soprano / Edward Perraud : batterie

01. Webstern (Perraud) / 02. Claudia’s choice (Poulsen) / 03. Iris (Perraud) / 04. Macht nix, in der Mitte ist noch Platz (Erdmann) / 05. Just like that (Poulsen) / 06. Jenseits von Gut und Böse (Erdmann) / 07. How Long, So Low (Poulsen) / 08. Au fond des yeux (dedicated to Jacques Henri Lartigues) (Perraud) / 09. Nothing will ever be enough again (Poulsen) // Enregistré au studio Sextan de Malakoff en janvier 2015.


Hasse POULSEN : « The Langston Project »

À retrouver aussi dans notre Pile de disques de novembre 2015, ici !

> Das Kapital Records / L’Autre Distribution

Debbie Cameron : voix, piano / Hasse Poulsen : guitare, voix / Luc Ex : guitare basse / Mark Sanders : batterie

01. Birth (Hughes - Poulsen) / 02. When It Comes To You (Hughes - Poulsen) / 03. Song Of The Refugee Road (Hughes - Ex) / 04. Midnight Raffle (Hughes - Poulsen) / 05. Request For Requiems (Hughes - Poulsen) / 06. I Dream A World (Hughes - Poulsen) / 07. Breath Of A Rose (Hughes - Poulsen) / 08. Madam And The Minister (Hughes - Poulsen) / 09. Heart (Hughes - Poulsen) / 10. Little Green Tree (Hughes - Poulsen) / 11. Dream (Hughes - Ex) / 12. Poet To Bigot (Hughes - Ex - Poulsen) / 13. Trumpet Player (Hughes - Poulsen) / 14. Life Is Fine (Hughes - Poulsen) // Enregistré au Studio Sextan (Malakoff - France) en juin 2014 par Gilles Olivesi.


AUTRES VOIX DE PIANO : « Quatre=Onze==[7] »

> NEOS - 11527 / Socadisc

Patrick Defossez : pianos acoustique et digital, percussion, MAO, composition / Anne-Gabriel Debaecker : piano digital, MAO, électronique, composition / Daniel Erdmann : saxophones ténor, soprano et baryton, percussion / Benny Sluchin : trombone ténor, duplex-euphonium et percussion.

01. Movement 1 / 02. Movement 2 / 03. Movement 3 / 04. Movement 4 // Enregistré le 25 octobre 2013 – Césaré - 51450 Bétheny


Edward PERRAUD : « Synaesthetic Trip 02 – Beyond The Predictable Touch »

Retrouvez ce disque dans la « Pile de disques » de mai 2015 sur CultureJazz.fr.

> Quark Records QR0201016 / L’Autre Distribution.

Benoît Delbecq : piano, électronique / Bart Maris : trompette, bugle, effets / Arnault Cuisinier : contrebasse, effets / Edward Perraud : batterie, percussions, effets /+/ Daniel Erdmann : saxophone ténor / Thomas de Pourquery : saxophone alto

01. Entrailles / 02. Te koop te huur / 03. Nun Komm / 04. Mal pour un bien / 05. Touch / 06. Lascia fare mi / 07. Suranne / 08. Sad time / 09. Captain universe / 10. Democrazy // Enregistré au Studio La Buissonne (Pernes-Les-Fontaines, 84) par Gérard de Haro et Nicolas Baillard en 2014 (?).