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Une semaine à Coutances... la suite.

Échos du 35ème festival Jazz sous les Pommiers.

D 17 mai 2016     H 22:34     A Thierry Giard    


C’est peu dire que la ville de Coutances est transfigurée pendant la semaine festivalière (et très festive) de Jazz sous les Pommiers. Il n’est pas toujours facile de se frayer un chemin pour aller d’une salle à l’autre car ici le cheminement est très stratégique. info document -  voir en grand cette image Il s’agit d’enchaîner les concerts qu’on a inscrit à son programme en se glissant dans les files d’attente pour ne rien perdre. Eh oui ! tout est complet ou presque en cette année de tous les records sans (quasiment) une goutte de pluie et même avec un soleil plus que généreux. Nous ne nous plaindrons pas.

Pour ma part, j’ai opté pour un parcours raisonnable pendant cette semaine : pas trop de concerts et pas trop tardifs ! Plutôt jazz-jazz, en laissant mon co-équipier photographe, Sébastien Toulorge suivre le festival au gré de ses envies. Ses photos vous donneront un aperçu d’autres moments que ma chronique n’abordera pas. (voir les photos en bas de page)

Nous avons déjà évoqué la journée d’ouverture du 30 avril (lire ici) et reprendrons notre cheminement au dimanche 1er mai, au fil des jours.


Dimanche 1er mai : « Un dimanche en fanfares »

Ça commence en fanfare et avec des fanfares, mais pas que... Des milliers de personnes déambulent à travers la ville en levant le poing à l’entrée des lieux de concerts, non pour manifester quelque mécontentement mais pour montrer le bracelet qui leur permet d’entrer. L’effet est plutôt drôle et sympathique car beaucoup y mettent un peu de fantaisie.

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Céline Bonacina et le Megapulse Orchestra

Dans le Mégapulse Orchestra, la saxophoniste-leader Céline Bonacina brillait, avec son trio, entourée de musiciens plus ou moins amateurs de trois départements (Manche, Orne et Sarthe). Un beau projet, particulièrement réfléchi et abouti, inspiré du premier album de Céline Bonacina, Vue d’en haut (2006) et, effet positif des co-productions, cette création était également au programme de l’EuropaJazz festival au Mans. Le travail effectué est ainsi mis en valeur plus durablement.

Ça joue, ça fanfaronne, ça chante sous le soleil au cœur de la ville mais il fallait se mettre à l’ombre dans le Magic Mirrors...

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Ping-Pang Quartet

La Fête du Travail vue par l’impertinent Ping-Pang quartet emmené par le batteur-tromboniste-chanteur Denis Charolles ( le bon génie dans Les Musiques à Ouïr ). Après avoir invité les spectateurs à danser sur un rock sauvage (1er rappel), il inverse les rôles : « Vous dansez comme bon vous semble et nous, on improvise sur votre improvisation ! ». Le public encore présent s’est prêté au jeu avec audace et enthousiasme. Un des moments les plus insolites de ce beau début de festival 2016 très ensoleillé. On n’en attendait pas moins de cette formation issue d’une bouillonnante association rouennaise née à Bosc-Bordel (76... ça ne s’invente pas) en 1995 quasiment sur un arc reliant l’Uzeste de Bernard Lubat à l’Amsterdam de Han Bennink. Denis Charolles synthétise la fougue créative que ces deux musiciens légendaires.

Mardi 3 mai :

Où aller ? Que choisir ? D’un côté la « soirée blues » avec Bettye Lavette puis le trio du légendaire Taj Mahal (Ah ! le souvenir des albums des seventies avec les quatre tubas de Gravity comme « The real Thing », CBS 1971...).
J’opte pour le théâtre... Pas sûr que j’aie bien fait.

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Jungmin Seo - [su:m]

Le duo coréen [s:um] a fasciné le public parce qu’il utilise des instruments traditionnels et les rites qui vont avec mais pour jouer une musique qui lorgne gravement vers l’Occident. Ainsi cette valse qui, jouée à l’orgue à bouche avec l’accompagnement de cet étonnant instrument à cordes proche du koto, ressemble étonnamment à du musette oriental ! Les bonnes ficelles de la world-music utilisées avec finesse cependant. [1]

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Vincent Peirani, Julien Herné et Émile Parisien

Vincent Peirani nous a servi sur un plateau joliment décoré (on n’a pas trop perçu les effets du travail de scénographie réalisé lors de la résidence de septembre à Coutances...) le contenu de son album Living Being (ACT-2015)... qui ne nous avait pas laissé un souvenir impérissable. La musique balance de manière parfois hésitante entre énergie rock, jazz et goût pour les mélodies envoûtantes. Il sera temps d’abandonner le discours en référence à « l’ami Michel Portal » servi à chaque concert, à croire que ce groupe a vraiment besoin de cette figure tutélaire. Il est peut-être temps d’avancer en autonomie complète.

Mercredi 4 mai :

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Dee Dee Bridgewater

C’était ma journée « off » ou presque. Rien d’emballant au menu. Pour rester dans l’ambiance et tenter de changer d’avis sur un personnage qui m’a toujours agacé, je suis passé au concert de Dee Dee Bridgewater, pour l’écouter chanter Basin’ Street Blues en imitant Louis Armstrong, ce qu’elle réussit plutôt bien d’ailleurs avec un combo aux couleurs néo-orléanaises qui sonne bien. Toujours très pro cette Denise !

Jeudi 5 mai :

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Benoît Delbecq, Thomas de Pourquery, Arnaud Cuisinier, Daniel Erdmann, Edward Perraud, Bart Maris

Edward Perraud, batteur-agitateur-compositeur hypnotise le public du Magic Mirrors avec la musique à énergie puissamment positive de son ensemble Synaethetic Trip. Envieux des copains de l’équipe de CultureJazz qui avaient déjà vécu ça en concert, il était impensable de manquer ce moment. Formidable, effectivement ! Liberté, imagination et vraie synergie esthétique... On pourra donc (re)lire ce qu’ont écrit Florence Ducommun (en février 2015, ici...) puis Pierre Gros en juin 2015 (là...) à propos de cette formation. Sur la scène, rien moins que Benoît Delbecq au piano, Thomas de Pourquery aux saxophones alto et soprano, Bart Maris (trompette) et Daniel Erdmann au sax ténor. C’était à 12h30 dans le Magic-Mirrors qui portait bien son nom ce midi-là...

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Infernale Momus

Entre un bref passage à la répétition du Brotherhood Heritage (voir samedi 7) et l’écoute du duo fusionnel que forment le légendaire Charles Lloyd et Jason Moran, un des nouveaux maîtres du piano, (magie de la musique, là encore !), on pouvait écouter le trio Infernale Momus (Lauréat Focus On en Normandie 2016) qui avait investi la place de « sa » ville pour jouer sa musique punchy à l’impertinence juvénile en détournant (l’attention de) la file d’attente.

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Nguyen Lê « Dark Side Nine »

En conclusion de cette journée, une remarquable fresque électrique en rose et noir au théâtre avec la formation du guitariste Nguyen Lê reprenant à son compte « The Dark Side Of The Moon », le succès planétaire et historique de Pink Floyd. Pour la première fois, la voix de ce groupe déjà bien rôdé était celle, interstellaire, de Leila Martial, étoile montante du jazz d’aujourd’hui. Une transposition très XXIème siècle avec une parfaite maîtrise technologique d’un monument de la pop-music. Même le tiroir-caisse de Money était méconnaissable !

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Ricky Peterson, David Sanborn

Je passerai sur le concert de David Sanborn qui collectionne les clichés et passe son temps à les enfiler avec art, si on peut dire... Un joli collier de perles de banalité. L’esprit vagabonde alors et revient le souvenir du même David Sanborn et de ses soli incandescents dans l’orchestre de Gil Evans, c’était il y a quatre décénies déjà...

Vendredi 6 mai :

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Michael Wollny, Christian Weber, Eric Schaefer

12h30. Le plat du jour sous le Magic-mirrors, produit frais, jazz de saison, musique inventive, bouquet de saveurs est servi par le trio du pianiste Michaël Wollny, jeune pianiste allemand inspiré. À la contrebasse, rien moins que Christian Weber, le contrebassiste suisse qui apparaît de plus en plus comme un des musiciens les plus complets et ouverts sur la scène des musiques improvisées autour du jazz (écoutez par exemple le trio WWW - voir ici...). À la batterie, Eric Schaefer sait y faire : subtil mélodiste et rythmicien efficace. Brillant ensemble !

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David El-Malek, Lionel Belmondo, François Theberge, Archie Shepp

Vers 19 heures, le Big Band de Lionel et Stéphane Belmondo succède au trio de Laurent Coulondre sur la vaste scène de la Salle Marcel Hélie. Ils invitaient Archie Shepp pour évoquer le John Coltrane de la charnière des années 50-60. Devant un bel orchestre et entouré de musiciens qui l’admirent profondément, Shepp semblait ravi de l’invitation et le montra en prenant largement sa part avec gourmandise. Quand la cuisine est bonne, on reprend bien un petit chorus ! Qui s’en plaindra ? Personne, visiblement, même si les leaders se demandaient souvent comment reprendre les choses en main et conclure.

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Leyla McCalla

Les Texier père et fils, Henri et Sébastien étaient sur la scène du Théâtre pour une soirée autour du thème de la filiation (voir les photos ci-dessous). N’ayant pas le don d’ubiquité, je suis allé écouter la « divine » Leyla McCalla (qualificatif signé Christian Ducasse, merci à lui !). Une présence et une voix, un violoncelle, un banjo : Leyla McCalla sait rester parfaitement naturelle et authentique. Elle chante pour 1500 spectateurs conquis comme elle le ferait au coin d’une rue, des airs d’Haïti ou de Louisiane, un texte du poète Langston Hughes ou une berceuse créole (pour endormir sa petite Delilah...). À ses côtés, en parfaite harmonie, son compagnon québécois, Daniel Tremblay et l’altiste Free I. Raphaël Imbert, l’ami invité les rejoint sur quelques chansons et sait toujours trouver sa place, évoquant Sidney Bechet au saxophone soprano ou plaçant son ténor dans un registre proche du violoncelle. Cette musique, il la connaît bien et s’en est fait une de ses spécialités d’ethno-musicologue. Du trio au quintet quand s’ajoute la guitare de Pascal Danaé, nous avons vécu un moment de profonde sérénité et d’osmose entre les musiciens en lumière et les spectateurs dans l’ombre. Standing ovation : c’était la moindre des choses en retour.

Samedi 7 mai :

Plus de places pour une promenade organisée en vélo à Coutainville entre un concert du duo Schwab-Soro et d’Ana Carla Maza. Un bon bol d’air en bord de mer, sous le soleil, compensera. L’oxygénation indispensable pour aborder sans faillir cette dernière journée (à l’économie cependant).

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Sarah McKenzie, Pierre Boussaguet, Jo Caleb

Alors quoi ? « Quoi, quoi, quoi » chante Sarah McKenzie qui a su retenir l’attention des programmateurs radiophoniques autant que de notre ami-collaborateur de CultureJazz Yves Dorison (qui a apprécié son disque, lire ici...). Je suis entré sceptique (allait-elle aussi se faire bouffer par le système ?) et ressorti souriant. Elle n’a pas pris « le melon » et semble beaucoup s’amuser à jouer du jazz en piochant des airs dans le « Great American Songbook », répertoire des standards qu’elle réinvente parfois dans ses propres compositions et interprète avec finesse au piano pour soutenir une voix qui captive en restant naturelle. Rien de magique, rien d’exceptionnel mais « ça joue » et les musiciens s’amusent, en particulier l’invité Stéphane Belmondo (trompette et bugle) aiguillonné par son pote batteur Kenny Washington, toujours prêt à faire le pitre dans son coin.

Brotherhood Héritage : éloge de la fraternité !

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Raphaël Imbert, Didier Levallet, Jean-Louis Pommier, François Raullin, Chris Biscoe, Michel Marre, Alain Vankenhove, Matthias Mahler, Simon Goubert, François Corneloup.

Les 1er et 2 juin 1981, au théâtre d’Angoulême, le pianiste sud-africain Chris McGregor enregistrait l’album « Yes Please » avec son grand orchestre, le Brotherhood of Breath, dans une version remodelée autour de musiciens européens parmi lesquels on trouvait François Jeanneau et Louis Sclavis aux anches et Didier Levallet à la contrebasse qui avait beaucoup œuvré pour que ce projet voie le jour en le publiant sur le label In & Out dont il était co-fondateur [2]. Presque 35 ans plus tard, nous retrouvions Didier Levallet qui, avec la complicité experte et passionnée du pianiste François Raullin a pu monter cet orchestre intitulé Brotherhood Heritage.
Pour moi, ce concert fut le dernier du festival et l’apothéose en forme de devise républicaine et universelle.
Liberté de jouer, de danser, de bouger, de crier et de rire (ce dont les souffleurs ne se privèrent pas avec une bonne humeur communicative). Il y a tout cela dans la musique de Chris McGregor et de ses proches (Dudu Pukwana, aussi au programme du concert). Une liberté d’expression dans le cadre défini d’arrangements préparés avec minutie sur le répertoire du Brotherhood et de trois pièces « hommages » composées par François Raullin et Didier Levallet.
Égalité. Ce fut le combat de Chris McGregor sur le plan racial mais également dans sa démarche artistique. Le leader donne le cadre et assume ses responsabilités mais chacun a sa juste place dans l’ensemble. C’est bien ainsi que fonctionnent les héritiers, sur un mode parfaitement égalitaire et respectueux de l’expression de chacun.
Et, inévitablement, la Fraternité posée en postulat dès l’intitulé de cette formation. Cette équipe si soudée qui salue en fin de concert est tout de même un ensemble composite puisque chacun des musiciens a une existence artistique singulière même si tous se croisent ou font un bout de chemin ensemble au gré des projets dans lesquels ils s’impliquent. Les souffles unis et joyeux des anches (F. Corneloup, R. Imbert, C. Biscoe), des cuivres (A. Vankenhove, M. Marre, M. Mahler, JL. Pommier) et le trio du socle (F. Raullin, D. Levallet, S. Goubert) ont ravivé la flamme de la musique de McGregor et l’ensemble a mis le feu et fait de ce concert de création une réussite indiscutable.
Bonne nouvelle, réjouissons-nous ! Cette création est une co-production et sera reprise dans d’autres festivals, au Mans, à Nantes, Nevers et Grenoble... et plus encore si les programmateurs le veulent. Ils le méritent.




Les photos de Sébastien Toulorge  : ses images de Jazz sous les Pommiers 2016 !
Pour voir les images et/ou démarrer le diaporama, cliquer sur une vignette.

Plus d’images encore en suivant ce lien : www.facebook.com/CultureJazz_photos-JSLP-2016

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[1À propos d’orgue à bouche (sheng) et d’accordéon, on (ré)écoutera le superbe disque enregistré en duo par Wu Wei, grand spécialiste de cet étonnant instrument, avec Pascal Contet. Collection Signature-Radio-France 2009. Lire ici...sur CultureJazz.fr.

[2Rappelons qu’au milieu des années 60, Chris McGregor s’était exilé en Grande-Bretagne avec plusieurs de ses amis musiciens pour fuir l’interdiction de composer une formation multiraciale. Il s’installa ensuite dans la campagne française jusqu’à son décès en 1990, le jour même où son orchestre devait se produire sur cette même scène du théâtre de Coutances. Le concert eut lieu cependant, sans son leader... mais l’esprit était là.

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